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Abolition du programme d’ECR: comment ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain

La formation de la pensée est essentielle dans le monde actuel et l’école devrait la prendre systématiquement en charge. En fait, elle devrait constituer l’une des principales finalités éducatives.

Avec un brin d’étonnement, mais non sans surprise, le programme d’Éthique et culture religieuse (ECR) a été aboli par le ministre Roberge en janvier dernier.

«Non sans surprise», puisque depuis le début, voire même avant sa mise en place, ce programme soulève quantité d’objections. Il s’agit sans doute du domaine d’apprentissage le plus critiqué depuis la réforme pédagogique initiée en 2001 alors que le premier ministre, François Legault, était lui-même ministre de l’Éducation.

«Avec un brin d’étonnement», puisque la nouvelle est sortie «du champ gauche», sans réel avertissement, et le gouvernement est passé par la voie rapide en privilégiant d’entrée de jeu l’abolition et la refonte.

Il y a eu, malgré que cela était à prévoir, un réel effet de surprise tant chez les personnes enseignant l’ECR dans les écoles que chez les universitaires formant les futurs enseignants et menant des recherches dans le domaine.

Compassionate Eye Foundation/Martin Barraud via Getty Images

L’annonce de l’abolition du programme d’ECR a été accompagnée d’une autre, à savoir celle d’une vaste consultation populaire, en ligne, afin de recueillir l’opinion des citoyennes et des citoyens au regard des huit thèmes autour desquels le nouveau programme pourrait être construit.

En parallèle à cette consultation dite «populaire», le ministère tient différents forums, eux-mêmes structurés autour des huit thèmes identifiés et dont la participation n’est possible que sur invitation.

Bien qu’au départ, le message diffusé par le gouvernement indiquait que le contenu de ce nouveau programme restait à définir, la présence systématique de ces thèmes fournit des indications sur les orientations que celui-ci souhaite donner au nouveau programme. Ces huit thèmes sont: 1) Participation citoyenne et démocratie; 2) Éducation juridique; 3) Écocitoyenneté; 4) Éducation à la sexualité; 5) Développement de soi et des relations interpersonnelles; 6) Éthique; 7) Citoyenneté numérique; 8) Culture des sociétés.

Face à cette liste, certains ont critiqué l’absence de structure disciplinaire faisant œuvre de socle autour desquels serait organisé le traitement des thèmes, allant même jusqu’à qualifier cette proposition de «fourre-tout», alors que d’autres ont décrié l’absence de consultations visant à effectuer d’abord un bilan sérieux de l’actuel programme d’ECR. À cela, le ministre Roberge a indiqué qu’il y a bel et bien une trame narrative derrière ces thèmes, à savoir «le respect de soi et des autres dans une citoyenneté active».

Que le gouvernement n’ait pas procédé de la bonne manière pour effectuer son annonce ou son évaluation du programme d’ECR, qu’il fasse preuve ou non de transparence dans ses consultations ou que l’on croit que les «dés soient pipés» quant au choix des thèmes, cela ne constitue pas la base réflexive sur laquelle nous souhaitons ici nous appuyer.

Il serait en effet contre-productif de tenter des diatribes envers le gouvernement, de s’engager dans une chasse aux sorcières ou de mener à tout rompre des procès d’intention. Il semble bien plus judicieux d’adopter une posture constructive en relevant, à partir de ce qui est proposé, les risques potentiels ainsi que les avenues qu’il pourrait être intéressant d’explorer.

Dans un premier temps, les dérives ou risques potentiels. Au regard des huit thèmes identifiés par le ministère, notre principal étonnement ne provient pas de l’intention claire du gouvernement de réduire substantiellement la place de la culture religieuse dans le programme: cela était en quelque sorte écrit dans le ciel.

Notre principal étonnement fut de voir qu’un sort semblable semblait être réservé à l’éthique qui désormais, plutôt que de constituer un pilier du programme, semble être considérée comme un thème parmi d’autres.

Il a déjà été décrié que même au sein d’un programme où l’éthique constitue un axe central, celle-ci demeure malheureusement négligée alors que l’ensemble des apprentissages scolaires devraient en quelque sorte être guidés par un souci éthique.

Il nous apparait donc que l’éthique ne devrait pas figurer comme l’un des thèmes parmi une liste de huit, mais gagnerait plutôt à constituer l’un des fondements principaux sur lesquels sera érigé le nouveau programme. L’éthique devrait traverser le traitement de chacun des thèmes.

À cela s’ajoute que les descriptions apportées par le ministère au sujet de chacun des sous-thèmes s’articulent essentiellement autour de termes tels que «l’élève peut: être informé, être sensibilisé, prendre connaissance, être amené à reconnaitre», etc.

“À l’heure actuelle, la place du dialogue dans le futur programme n’est pas claire, puisque cette notion n’apparait nulle part dans les thèmes”

La réflexion, pourtant centrale dans le programme d’ECR, n’apparait désormais qu’à l’intérieur du thème relié à l’éthique. À notre sens, il faut prendre garde de ne pas réduire l’éducation éthique ou citoyenne à la seule transmission d’informations (essentielle mais non suffisante à l’exercice d’une citoyenneté engagée) et accorder une place centrale à la réflexion, pour ne pas dire à la pensée critique, créative et attentive (pensée complexe), dans le traitement de l’ensemble des thèmes du nouveau programme. Éthique et pensée complexe, tel devrait être le cœur de la refonte du programme d’ECR.

Éthique et pensée complexe disons-nous, mais aussi et surtout la pratique du dialogue comme levier à l’éducation éthique et à l’exercice d’une pensée complexe. À l’heure actuelle, la place du dialogue dans le futur programme n’est pas claire, puisque cette notion n’apparait nulle part dans les thèmes (ce qui peut se comprendre par ailleurs).

Il s’agissait pourtant de l’un des trois piliers du programme d’ECR. Sans compter que les éléments de contenu associés à cette compétence constituaient une réelle avancée puisqu’ils étaient orientés par le souci de former la pensée des élèves. En effet, il y était question de s’approprier, notamment, des moyens pour élaborer un point de vue (ou des habiletés de pensée) ainsi que des repères pour être en mesure de déceler les sophismes. Pour d’aucuns, ces éléments de contenu représentaient les apprentissages les plus signifiants du programme.

La formation de la pensée est essentielle dans le monde actuel et l’école devrait la prendre systématiquement en charge. En fait, elle devrait constituer l’une des principales finalités éducatives. La refonte du programme d’ECR représente en ce sens une opportunité de réaffirmer avec vigueur l’importance d’une telle formation dans le développement des jeunes et la participation citoyenne. Il sera donc précieux d’y accorder une attention particulière et d’aller encore plus loin que ce qui était proposé à cet égard dans le précédent programme.

“Pourquoi ne pas faire de la philosophie pour enfants et adolescents l’approche fondatrice de la formation citoyenne qu’entend mettre en place le gouvernement?”

Réflexion éthique, exercice d’une pensée complexe et pratique du dialogue dans une perspective de formation de la pensée: tels devraient être, selon nous, des éléments non seulement à préserver de l’ancien programme, mais également à enrichir et à placer au centre de la refonte.

À cet égard, nous oserions initier une proposition: pourquoi ne pas faire de la philosophie pour enfants et adolescents (PPEA) l’approche fondatrice de la formation citoyenne qu’entend mettre en place le gouvernement?

Cette approche s’appuie sur l’exercice d’une pensée complexe dialogique, et la réflexion éthique constitue l’un des principaux angles à partir desquels les réflexions communes sont mises en route. Sans compter que les nombreuses études portant sur cette approche tendent à montrer de plus en plus ses apports dans le développement des élèves (tant au niveau cognitif qu’affectif et social).

Depuis plus de 30 ans, le Québec est considéré comme un chef de file à l’international dans ce domaine. Alors, pourquoi ne profiterions-nous pas de l’expertise développée ici depuis autant d’années pour repenser le programme d’ECR, pour positionner le Québec sur la scène internationale et même faire un énoncé clair sur la conception que nous avons des élèves, c’est-à-dire des personnes citoyennes à part entière, aptes à penser par et pour elles-mêmes avec les autres, ouvertes, respectueuses des différences et capables d’autodétermination?

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