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Allocation canadienne pour enfants: une politique «sexiste», mais nécessaire

Le fait d'assumer que les femmes sont les principales responsables des soins de l'enfant peut même «sauver des vies».
Alors que leurs finances ont été durement affectées par la pandémie de COVID-19, certaines familles dépendent plus que jamais des allocations familiales versées par les différents paliers de gouvernement.
Alors que leurs finances ont été durement affectées par la pandémie de COVID-19, certaines familles dépendent plus que jamais des allocations familiales versées par les différents paliers de gouvernement.

En 2021, les femmes sont-elles encore de facto les principales responsables des soins et de l’éducation des enfants? C’est en tous cas la présomption sur laquelle se base le gouvernement fédéral pour distribuer son Allocation canadienne pour enfants (ACE). Une politique «sexiste», mais qui peut aussi sauver des vies.

«Lorsqu’un parent féminin et un parent masculin habitent au même domicile que l’enfant, le parent féminin est habituellement considéré être le principal responsable des soins et de l’éducation de l’enfant», peut-on lire sur le site web de l’Agence du revenu du Canada (ARC). Dans les couples hétérosexuels, c’est donc la mère qui doit présenter la demande d’ACE, sans égard à la façon dont les tâches sont divisées au sein de leur famille.

Sarah Bull, professeure adjointe à l’université Ryerson en Ontario, l’a découvert à la dure l’an dernier en revenant s’installer au Canada avec son mari et leur jeune fils, né en Angleterre.

Sexisme ordinaire: le gouvernement du Canada nous dit que a) Je suis, en tant que femme dans un couple hétéro, responsable de la paperasse liée à notre enfant, et b) En tant que partenaire masculin, mon mari ne peut présenter la demande en ligne. Ils savent que nous vivons ensemble, produisons nos déclarations de revenus ensemble, etc. C’est pour ça que je n’ai pas de temps.

«Je travaillais à temps plein et mon mari s’occupait de notre bambin à la maison, mais j’étais quand même celle qu’on présumait être responsable de son éducation», a-t-elle récemment confié au HuffPost Québec.

Selon l’ARC, c’est donc le parent féminin qui s’occupe généralement de «superviser les activités et répondre aux besoins de l’enfant au quotidien», de «veiller à ce que l’enfant reçoive les soins médicaux nécessaires» et de «trouver quelqu’un pour s’occuper de l’enfant lorsque requis».

Mme Bull affirme avoir dû communiquer à plusieurs reprises avec l’ARC en raison d’interruptions inexpliquées des versements destinés à leur fils, aujourd’hui âgé de trois ans. «C’était très frustrant de devoir gérer tout ça, alors que dans notre famille, c’est principalement mon mari qui s’occupe de ces tâches», déplore Mme Bull, qui décrit la politique comme un exemple de «sexisme ordinaire».

Pour permettre à son mari de gérer les questions liées à l’ACE pour leur fils, Mme Bull aurait pu rédiger une lettre attestant que son époux est le principal responsable des soins de leur enfant. Son mari aurait toutefois dû présenter la demande par la poste. Le couple a donc choisi d’éviter cette avenue, qui «semblait encore plus de trouble que de faire la demande en ligne moi-même», dit la mère de famille.

Pourtant, les motivations derrière cette règle sont tout sauf sexistes, explique Katherine Scott, chercheuse senior au Centre canadien de politiques alternatives, un groupe de réflexion progressiste qui s’intéresse notamment à la question de la justice sociale.

“Cet argent est une source de revenus dont de nombreuses femmes ont désespérément besoin.”

- Katherine Scott, chercheuse senior au Centre canadien de politiques alternatives

«Ça remonte aux premières allocations familiales, créées tout juste après la Deuxième Guerre mondiale», explique-t-elle. À cette époque, la pauvreté infantile battait des records, alors que beaucoup de pères de famille avaient perdu la vie sur les champs de bataille, laissant leur famille sans source de revenu.

Même pour les femmes mariées, cette allocation était, jusqu’à il y a quelques décennies à peine, la seule source indépendante de revenus pour de nombreuses femmes. La politique de verser ce montant à la mère représentait donc une avancée importante pour les droits et l’autonomie financière des femmes, estime Mme Scott.

Et si aujourd’hui de nombreuses familles ne cadrent plus avec le stéréotype selon laquelle la mère est en charge des enfants, la politique continue d’être cruciale pour permettre, par exemple, à des femmes en situation d’abus d’avoir accès à des fonds sur lesquels leur conjoint n’a pas d’emprise.

«Des employées de refuges pour femmes me disent que c’est le seul argent que ces femmes ont à leur nom. Ça sauve des vies», rapporte Mme Scott.

Du côté du gouvernement fédéral, on cite d’abord l’«efficacité» pour justifier la présomption féminine dans le versement de l’ACE. «Dans la majorité des familles, les femmes sont les premières responsables des soins», a souligné au HuffPost une porte-parole d’Emploi et développement social Canada.

Elle ajoute que, dans le contexte de la pandémie, «les femmes ayant de jeunes enfants ont connu l’un des plus grands retraits de la population active», puisque ce sont principalement elles qui ont quitté leur emploi ou réduit leurs heures de travail pour s’occuper de leurs enfants lorsque les écoles et les garderies ont fermé leurs portes.

À VOIR: L’emploi des femmes miné par la COVID-19. Le texte se poursuit après la vidéo.

C’est dans cet esprit, dit-elle, que le gouvernement fédéral a annoncé l’automne dernier une bonification temporaire de l’ACE pour les parents de jeunes enfants. En 2021, les prestataires recevront jusqu’à 1200$ supplémentaires pour chaque enfant de moins de six ans.

Une charge mentale qui pèse

Si elle dit comprendre les fondements de la politique du gouvernement fédéral, Sarah Bull estime néanmoins que le langage utilisé sur le site de l’ARC contribue à véhiculer des stéréotypes genrés nocifs.

«Ce langage est très puissant, estime celle qui est d’ailleurs titulaire d’un doctorat en langue anglaise. Ça suggère que les femmes sont toujours les principales responsables des soins des enfants et, surtout, qu’elles devraient toujours l’être.»

Selon elle, ce type de politiques contribue à alourdir la charge mentale des femmes qui ont des enfants. «Les femmes qui sont sur le marché de l’emploi doivent déjà composer avec la présomption qu’elles sont le parent principal de manière informelle, dit-elle. Les garderies, par exemple, vont souvent appeler la mère en premier, même si ce n’est pas le premier nom de la liste de contacts d’urgence.»

Ces politiques sont particulièrement frustrantes pour les couples qui essaient de distribuer les tâches de façon plus équitable, juge-t-elle.

Mais la réalité, rappelle Katherine Scott, c’est que ce sont encore les femmes qui s’acquittent de manière disproportionnée des tâches liées aux soins de l’enfant.

Au Canada, dans les familles où un seul parent travaille, c'est le père qui reste à la maison dans 10% des cas, selon Statistique Canada. En 1976, à peine un parent au foyer sur 70 était un homme.
Au Canada, dans les familles où un seul parent travaille, c'est le père qui reste à la maison dans 10% des cas, selon Statistique Canada. En 1976, à peine un parent au foyer sur 70 était un homme.

En 2015, les femmes canadiennes consacraient en moyenne 3,9 heures par jour à des tâches non rémunérées, généralement liées à l’entretien du foyer ou aux soins d’une personne à charge. Cela représente une heure et demi de plus que les hommes. Au printemps dernier, l’Assemblée nationale du Québec a d’ailleurs reconnu par une motion l’importance du «travail invisible» des femmes.

«[L’ACE] ne fait donc que reconnaître cette réalité, estime Katherine Scott. Mais c’est vrai qu’elle renforce aussi la perception [que les soins des enfants sont une responsabilité féminine].»

Si la politique vise principalement à protéger les femmes qui n’ont pas d’autres sources indépendantes de revenus, pourquoi ne pas envoyer l’ACE au parent qui a les revenus les plus bas, comme c’est le cas pour d’autres programmes fédéraux? Tant que le fossé salarial entre les hommes et les femmes continuera d’exister au Canada, le résultat serait le même dans de nombreuses familles, mais permettrait au gouvernement fédéral d’arrêter de véhiculer des stéréotypes sexistes.

Sans se montrer fermée à l’idée, Katherine Scott souligne que des études ont démontré que le fait de diriger les allocations familiales à la mère, sans égard à son statut d’emploi, augmente les chances que l’argent soit utilisé pour assurer le bien-être de l’enfant. Ce qui, rappelons-le, est l’objectif principal de l’Allocation canadienne pour enfants.

«Je suis ambivalente, parce que dans un monde idéal cette politique n’aurait pas à exister. Mais on ne vit pas dans un monde idéal», déplore la chercheuse.

Dès son assermentation comme premier ministre, Justin Trudeau s'est présenté comme un leader féministe. Sa réponse à un journaliste qui lui avait demandé pourquoi il avait nommé un cabinet paritaire - «parce qu'on est en 2015» - lui avait d'ailleurs attiré de nombreux éloges.
Dès son assermentation comme premier ministre, Justin Trudeau s'est présenté comme un leader féministe. Sa réponse à un journaliste qui lui avait demandé pourquoi il avait nommé un cabinet paritaire - «parce qu'on est en 2015» - lui avait d'ailleurs attiré de nombreux éloges.

Elle estime que s’il veut vraiment démontrer qu’il est féministe, le gouvernement de Justin Trudeau devra se pencher sérieusement sur les besoins économiques particuliers des femmes.

«Nous sommes toutes traitées comme si nous étions des travailleuses autonomes qui n’avons pas ces responsabilités domestiques et de soin, dit-elle. Mais la réalité continue évidemment d’être que les femmes s’acquittent de ces responsabilités de manière disproportionnées.»

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