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Comme une grande partie de tague

Retenir notre marmaille va être de plus en plus difficile avec la chaleur qui va prochainement s’installer. Il va y avoir un p’tit trou dans le printemps cette année.
Westend61 via Getty Images

«Miss Rebelle: mon journal en temps de pandémie»: l’éducatrice et auteure Anick Claveau nous propose chaque semaine ses réflexions en cette période tout sauf normale...

Y’a des scènes qu’on voit aujourd’hui pis qu’on reverra peut-être jamais dans notre vie. Y’a des fois où j’assiste à des situations au quotidien pis dans ma tête ça se présente comme une photo que je pourrais encadrer. Je la regarderais dans dix ans en me rappelant comment c’était en cette période de confinement, j’me souviendrai que les rues du centre-ville étaient désertes, que les quais de métro étaient vides, que le trafic était fluide.

Une image s’est figée à un moment où je marchais sur ma rue. Une image plus percutante encore que celle où deux voisines prennent leur café ensemble chacune sur leur balcon, plus percutante que le livreur d’épicerie qui laisse les boîtes sur la galerie, ou que la caissière de dépanneur qui me sourit timidement derrière son plexi en espérant que je paye mon café avec ma carte de crédit.

Y’avait ce jeune assis sur son vélo immobilisé qui maintenait son équilibre par ses mains agrippées au grillage. Il contemplait avec nostalgie ce qui jadis, était son lieu de rassemblement. Il fixait les modules entourés d’une banderole jaune de sécurité, comme si l’aire de jeux était soudainement devenue une scène de crime.

“Finalement, c’est comme une grande partie de tague. Il suffit de se défiler pour éviter de se faire toucher par celui qui incarne la menace.”

Je me demande ce qui se passait dans sa tête. Sans doute qu’on lui a dit que dès qu’une personne attrapait le virus, elle risquait de le donner à d’autres, qui le donneraient à d’autres. Finalement, c’est comme une grande partie de tague. Il suffit de se défiler pour éviter de se faire toucher par celui qui incarne la menace.

Je pense que si on s’était parlé, l’enfant d’une douzaine d’années m’aurait raconté comment il venait ici, le soir après le souper avec ses amis. Il m’aurait décrit ses parcours de vélo, ses parties de basket avec le voisin d’en arrière pis celui d’en face, il m’aurait raconté la fois où il s’est planté en sautant du module tombant violemment sur son derrière, pis il m’aurait décrit la belle Annabelle...

La belle Annabelle… Celle grâce à qui aller à l’école devenait plus motivant, celle pour qui il réservait sa plus belle casquette, celle pour qui il racontait à ses amis ce dernier but compté en prolongation au moment précis où, par hasard, elle passait près de lui.

On peut bien croire à la théorie du complot, on peut voir tout ça d’un œil politique ou socio-économique, on peut accuser les gouvernements, la surpopulation, la surconsommation, la pollution, mais un enfant, ça reste un enfant.

Au mois d’avril, un kid, ça se promène en bicycle avec des chums, ça saute les trottoirs en skateboard, ça joue au hockey dans la rue avec la petite soeur transformée en goaler pis deux ou trois coéquipiers sagement repêchés en fonction de qui est sorti dehors en premier. En temps normal, les belles petites préados sortent enfin en manteau de printemps, avec de nouveaux souliers, une nouvelle coupe de cheveux pis elles marchent dans le quartier en passant plus lentement devant l’adresse d’un prétendant.

Il va y avoir un p’tit trou dans le printemps cette année.

Retenir notre marmaille va être de plus en plus difficile avec la chaleur qui va prochainement s’installer. Ils ont besoin d’air, besoin de bouger, besoin d’un break de parents. Bientôt, va falloir les rassurer en leur expliquant qu’il faut maintenant sortir un peu de sa cachette pour s’exposer. On peut juste pas rester caché tout le temps. Tout ça va devenir une question d’éducation, de modèle. Après le message de confinement imposé par le gouvernement, on va devoir reprendre les choses en mains. Tout ça, ça n’appartient pas au Dr Arruda, ça nous appartient à nous, en tant que parents.

“Ils vont oublier ce confinement à la même vitesse qu’ils ont pu oublier les règles de grammaire et les formules mathématiques.”

Bientôt, les banderoles jaunes vont tomber.

La vie, d’ici peu peut-être, reprendra son cours, comme si le barrage qui la restreignait cédait enfin. Les quais des métros vont être bondés, les autoroutes congestionnées, les voisines vont se retrouver côte à côte sur le même balcon, pis le livreur va déposer les boîtes directement dans l’entrée du salon.

Nos kids vont enfin se retrouver dans les parcs de quartiers et les endroits publics. Ils vont oublier ce confinement à la même vitesse qu’ils ont pu oublier les règles de grammaire et les formules mathématiques.

Les vélos vont s’accumuler tout au long de la clôture grillagée, Simon va apporter son ballon, Loïc va perdre sa clé, Jacob va texter sa mère pour l’aviser qu’il va rentrer plus tard, la petite Marie va se pointer avec son nouveau chien, Juliette va faire jouer sa playlist pendant que son frère va lancer au panier. Là, au moment où le ballon va tourner trois fois autour de l’anneau de métal rouillé par les assauts de l’hiver, drette au moment où le ballon va finalement tomber dans le filet sous les applaudissements des coéquipiers, la belle Annabelle va se pointer, avec son p’tit manteau léger, ses nouveaux souliers pis cette belle mèche de cheveux qui glisse toujours devant ses grands yeux.

Ouais, on va retrouver nos habitudes après quelques mois de confinement, on va reprendre là où on s’est arrêté, devant un contrat en stand-by, un projet de réno, un voyage annulé, ou une histoire d’amour à poursuivre dans un parc de quartier. Dans peu de temps, on se rappellera tout ça comme si c’était une mauvaise blague, pis moi, j’irai acheter mon café et tu me salueras enfin, sans penser que c’est moi la tague.

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