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Enfant, on m'a dit que je n'aurais pas besoin d'emploi à cause de l'apocalypse. Je suis devenue modèle BDSM.

«On m'a dit que j'arrêterais de vieillir et que je serais une adolescente pour toujours. Je ne pensais pas gagner de l’argent par moi-même, avoir un compte bancaire, posséder une maison, tomber amoureuse, me marier.»
«La "moi" âgée de neuf ans serait sidérée de découvrir qu'on peut travailler fort quand on sait qu'on façonne son propre avenir.»
Courtesy of Hywel Phillips / RestrainedElegance.com
«La "moi" âgée de neuf ans serait sidérée de découvrir qu'on peut travailler fort quand on sait qu'on façonne son propre avenir.»

Ma professeure, après avoir demandé à tous ceux qui avaient obtenu 10 sur 10 au test d’orthographe de lever la main, a demandé qui avait obtenu 9 sur 10. Elle est partie de là, en descendant jusqu’à 4 sur 10. J’ai levé la main. En fait, j’avais obtenu 1 sur 10, mais je ne voulais pas admettre que je n’avais pas étudié. Elle n’aurait pas compris pourquoi.

J’avais 9 ans et je n’allais pas grandir. Je n’avais pas besoin d’apprendre à épeler parce que je n’aurais jamais besoin d’un travail. C’était en 1986, ma famille faisait partie des Témoins de Jéhovah, et le conseil d’administration des TJ prévoyait avec confiance que l’apocalypse se produirait au milieu des années 1990. Tous ceux qui y survivraient allaient vivre pour toujours dans le Paradis sur terre. On nous promettait cela à chacune des réunions auxquelles nous assistions, trois fois par semaine.

Au Paradis, nous allions construire des cabanes en bois rond, nous lier d’amitié avec des animaux sauvages et passer notre temps à cueillir des fruits avec d’autres Témoins de Jéhovah. Tout cela était joliment illustré pour nous dans la littérature des Témoins de Jéhovah.

Chaque fois que je parcourais les images, j’essayais de réprimer la panique que je ressentais. Pour moi, ça avait l’air ennuyant ― parce que ça allait durer éternellement. J’ai pu envisager à de nombreuses reprises ce que signifiait éternellement, assise sur une chaise en plastique sous des lampes fluorescentes, lors des interminables réunions des Témoins de Jéhovah.

«Pour toujours», cela signifiait qu’au fond, le monde entier me serait si familier qu’il ne contiendrait plus de merveilles. Un jour, j’aurais eu toutes les conversations possibles avec chaque personne encore en vie sur la planète. Cela m’a donné une sensation de vertige. Alors je me suis dit qu’il fallait faire confiance à ce que j’apprenais parce que si tout le monde vivait éternellement, ce serait sûrement merveilleux et une récompense plus que suffisante pour toutes les activités que nous manquions dans le monde actuel.

Il y en a eu beaucoup. Pas de Noël, pas d’anniversaires, pas de Pâques. Techniquement, les Témoins de Jéhovah avaient droit d’avoir une télévision, mais nous étions fréquemment mis en garde contre les «influences du monde» et mes parents avaient choisi de ne pas s’en procurer. L’enseignement supérieur était mal vu ― il était considéré comme égoïste de ne pas utiliser tout votre temps et toute votre énergie disponibles pour essayer de convertir les non-croyants, afin de sauver leur vie pendant l’apocalypse.

De nombreux jeunes TJ ont quitté l’école dès que possible, ont trouvé des emplois mal rémunérés et ont passé tout leur temps libre et leur énergie à évangéliser ou à «stocker des trésors au paradis». J’ai misé sur le fait que l’apocalypse viendrait assez rapidement pour m’éviter de devoir devenir laveuse de vitres. J’avais hâte qu’il arrive, avant mes 16 ans. C’était presque sûr et certain, m’assurait la littérature des TJ.

L'autrice, en 1988 à 11 ans, sur une photo d'école. «Je m'attendais à ce que le monde se termine dans cinq ans au maximum», dit-elle.
Courtesy of Ariel Anderssen
L'autrice, en 1988 à 11 ans, sur une photo d'école. «Je m'attendais à ce que le monde se termine dans cinq ans au maximum», dit-elle.

Nous étions collectivement fermés au fait que ce n’était pas la première fois que l’organisation des Témoins de Jéhovah prédisait la fin du monde. Ils ont d’abord cru que cela se produirait en 1914. Leurs prédictions ultérieures (1918, 1925 et 1975) ont été tout aussi décevantes, mais de nombreux TJ ont retardé leurs études, remis leur mariage à plus tard et décidé de ne pas avoir d’enfants. On nous avait promis qu’il serait bien mieux de faire toutes ces choses plus tard, au Paradis. Je savais qu’il existait un grand nombre de femmes âgées célibataires dans notre congrégation ― elles ont attendu, seules et patientes, toute leur vie d’adulte. Je savais aussi, au moins vaguement, que peut-être un jour je ferais partie de ces vieilles dames. Ça, c’est si les Témoins de Jéhovah se trompaient à propos de l’apocalypse. Encore.

Je n’étais pas très inquiète de ne pas avoir de carrière en vue. Mon père, qui avait grandi dans une famille qui ne faisait pas partie des Témoins de Jéhovah, était un physicien nucléaire. Il s’était instruit en toute sécurité avant que quiconque ne lui dise que la fin du monde s’en venait. Je ne voulais certainement pas faire cela ― son travail semblait terriblement difficile et les emplois en général semblaient effrayants, fatigants et pas suffisamment gratifiants. Un peu comme étudier pour des tests d’orthographe.

Ceux qui me plaisaient (devenir ballerine, mannequin ou Sherlock Holmes) n’étaient pas autorisés par les TJ. Je pourrais aussi bien me lier d’amitié avec des lions au Paradis, me suis-je raisonnée. Et bien que vivre éternellement pouvait paraître accablant, ne pas avoir à mourir avait certainement un certain attrait. Nous avons beaucoup appris à propos de la mort ― cela semblait horrible. La Bible était pleine de morts violentes et douloureuses, et toutes nous étaient présentées avec des images sinistres. Si le prix pour que ma famille reste en vie était de s’ennuyer éternellement, ça sonnait au moins mieux que la torture et le meurtre.

“J’avais 13 ans et soudainement, nous étions libres. J’allais grandir, après tout. J’atteindrais l’âge adulte, je gagnerais ma vie, je finirais par mourir ― ça faisait beaucoup de choses à accepter.”

J’aurais pu continuer comme ça pour le reste de ma jeunesse, si ce n’avait pas été d’une dispute spectaculaire, qui a mis fin à l’association de ma famille à l’organisation des TJ. Un ancien de notre congrégation a dit au petit ami de ma sœur de 16 ans qu’il devait rompre avec elle car l’apocalypse était sur le point de se produire. Il l’a fait sans hésitation, par téléphone. Ma sœur était dévastée. Mes parents ont craint qu’elle ne soit suicidaire. C’était exactement ce dont ils avaient besoin pour décider qu’élever leurs enfants dans une secte autoritaire n’était peut-être pas le meilleur choix. J’avais 13 ans et soudainement, nous étions libres.

J’allais grandir, après tout. J’atteindrais l’âge adulte, je gagnerais ma vie, je finirais par mourir ― ça faisait beaucoup de choses à accepter. Je n’étais pas condamnée à devoir vivre une vie éternelle au Paradis après tout.

«J’ai toujours été fascinée par les histoires qui parlaient de captivité, d’autorité et de punition, mais j’étais loin de réaliser qu’il s’agissait d’une véritable identité sexuelle que d’autres partageaient.»
Courtesy of Drago Bee
«J’ai toujours été fascinée par les histoires qui parlaient de captivité, d’autorité et de punition, mais j’étais loin de réaliser qu’il s’agissait d’une véritable identité sexuelle que d’autres partageaient.»

Mes parents ont rejoint une église évangélique ordinaire, et bien que je l’ai préférée aux TJ parce que les rencontres étaient heureusement moins fréquentes, je n’étais pas convaincue par ses croyances. Si les TJ pouvaient se tromper, tout le monde le pouvait aussi. Peut-être que si je ne pouvais pas faire confiance aux règles d’autrui, je devais créer mes propres règles pour gérer ma propre vie.

Il m’a fallu trois ans de plus pour m’éveiller à l’idée de m’appliquer correctement à l’école. J’ai réalisé que je n’étais pas susceptible de devenir ballerine (je fais 6′2″), mannequin ou détective fictive de l’époque victorienne. Alors à 16 ans, j’ai commencé à faire mes devoirs et à étudier pour les examens, pour la première fois de ma vie. Il s’est avéré que j’étais bonne dans ce domaine. Presque du jour au lendemain, je suis devenue une étudiante modèle. On m’a offert une place dans une école d’art dramatique de Londres et je l’ai acceptée.

Quatre ans après avoir obtenu mon diplôme, je suis tombée sur une galerie d’art underground à Londres et je me suis retrouvée parmi des sculptures de «bondage» grandeur nature. Un artiste m’a approchée et il s’est avéré que le «moi» de 9 ans avait raison ― je pourrais être mannequin après tout. Plus précisément, une modèle BDSM. J’ai toujours été fascinée par les histoires qui parlaient de captivité, d’autorité et de punition, mais j’étais loin de réaliser qu’il s’agissait d’une véritable identité sexuelle que d’autres partageaient.

Les TJ m’avaient appris que presque tout ce qu’une personne pouvait désirer était mal. Surtout tout ce qui est sexuel. Le sexe gai? Mal. Le sexe oral? Mal. La masturbation? Mal. Le sexe hors mariage? Mal. Ils n’avaient pas jugé bon de nous conseiller à savoir si le fait d’être modèle pour des séances de «bondage», de domination, de sadisme et de masochisme était également mal, mais je pouvais me faire une idée. Ce serait mal. Mais si c’était ce que je voulais faire (et c’était le cas), je me suis rendue compte que je pouvais décider moi-même de le faire d’une manière dont je pourrais être fière.

«Si je voulais produire des images BDSM, je devais aussi être une alliée, une bonne amie pour d’autres femmes et être la meilleure féministe possible.»
Courtesy of Hywel Phillips / RestrainedElegance.com
«Si je voulais produire des images BDSM, je devais aussi être une alliée, une bonne amie pour d’autres femmes et être la meilleure féministe possible.»

Sois honnête, ai-je pensé. Je voulais représenter ma sexualité de façon honnête. J’étais grande et sculpturale, alors les gens voulaient me faire passer pour une dominatrice, mais j’étais plutôt soumise. Je n’acceptais du travail que s’il représentait qui j’étais, pas ce que les gens souhaitaient que je sois. Cela a porté fruit. Après avoir été refusée pour des rôles de soumission au début, j’ai découvert qu’en publiant des critiques de séances photo que j’avais appréciées, les producteurs qui m’engageraient par la suite en sauraient plus sur les choses que j’aimais et que je faisais bien.

Par conséquent, mon travail reflétait qui j’étais. Plus je partageais qui j’étais avec les autres, plus cela encourageait les gens que je rencontrais à partager leurs histoires avec moi. Je me suis fait les meilleurs amis de ma vie, en particulier par rapport à mes amitiés avec d’autres TJ, dans lesquelles nous étions tous résolus à ne pas montrer de faiblesse ou de vulnérabilité, de peur d’être jugés.

Ne fais pas de mal à personne, ai-je pensé. Je voulais offrir au monde un travail qui dépeint la domination masculine et la soumission féminine. J’étais inquiète de l’impact que cela aurait sur les personnes qui trouvaient les images dérangeantes. J’ai réalisé que j’avais besoin que tout le monde sache que cela ne représentait que mes goûts sexuels, pas ma vision du monde. Si je voulais produire des images BDSM, je devais aussi être une alliée, une bonne amie pour d’autres femmes et être la meilleure féministe possible.

Laisse les choses en meilleur état que comment tu les a trouvées, ai-je pensé. En vieillissant et en commençant à embaucher des artistes pour mes propres productions, j’ai essayé d’être l’employeur le plus juste et le plus gentil que possible. J’ai payé tout le monde de manière égale et j’ai pris en compte les intérêts des artistes dans mes plans de tournage. J’ai décidé d’aider chaque nouveau modèle que j’ai rencontré à faire sa place dans l’industrie, en toute sécurité. J’ai finalement créé une chaîne YouTube dédiée à cela.

Je ne pourrais pas être parfaite et je ne pourrais pas gagner une place au Paradis. Mes attentes étaient moins grandes, mais toujours significatives pour moi. J’ai essayé d’être honnête, de ne pas nuire à personne, de laisser les gens dans un meilleur état qu’ils l’étaient avant de me connaître. En gardant cela à l’esprit, j’étais relativement peu émue par les mauvaises réactions occasionnelles de la part des membres de ma famille vis-à-vis de ma carrière.

Je suis devenue une sorte de pornographe, mais je n’aurai jamais honte d’être une pornographe éthique. Et la «moi» âgée de neuf ans serait sidérée de découvrir qu’on peut travailler dur quand on sait qu’on façonne son propre avenir. Je ne peux m’imaginer qu’elle aurait honte de moi. J’ai envie de revenir à travers les années et de lui dire qu’elle sera un modèle après tout ― et qu’il serait probablement utile qu’elle prête plus attention à ses tables de multiplication.

L'autrice avec son mari, Hywel Phillips, au Pays de Galles, où ils vivent actuellement.
Courtesy of Ariel Anderssen
L'autrice avec son mari, Hywel Phillips, au Pays de Galles, où ils vivent actuellement.

Dix-sept ans plus tard, je suis toujours mannequin et cinéaste BDSM, mariée à un photographe qui fait du «bondage», athée et heureuse de l’être ― pas d’éternité pour moi. Je reconnais que de grandir dans une secte apocalyptique n’était peut-être pas la meilleure façon de se lancer dans la vie. Pourtant, je ne peux pas regretter les choses que j’ai apprises et «désapprises» en tant que Témoin de Jéhovah, puis ex-Témoin de Jéhovah.

Premièrement, ma vie excède vraiment mes attentes chaque jour. Je ne pensais pas gagner de l’argent par moi-même, avoir un compte bancaire, posséder une maison, tomber amoureuse, me marier. On m’a dit que j’arrêterais de vieillir quand l’apocalypse arriverait et que je serais une adolescente pour toujours. Grandir ― et vieillir ― comporte des inconvénients, des maladies et des peurs. Mais ce sont aussi des privilèges en quelque sorte, comme toute l’expérience humaine, pleine de joie, de chagrin et de défis à surmonter.

“Je reconnais que je n’ai probablement qu’une seule chance de vivre. Tout ce que je veux accomplir, je dois le faire maintenant, car je n'aurai probablement pas d’autre chance.”

Ayant passé mon enfance à sentir qu’il ne servait à rien d’exceller dans quoi que ce soit, j’ai appris que c’était au contraire très important. Vous êtes le capitaine du navire qu’est votre vie et travailler dur fera de vous un meilleur capitaine ― votre traversée en sera plus gratifiante. Dieu ne s’en occupera pas pour moi afin que je puisse vivre dans une cabane en bois rond avec un lion apprivoisé dans la cour. Si je veux une cabane, et même une cour arrière, je devrai la gagner avec mes propres compétences. Croyant à l’imminence de l’apocalypse, le «moi» de mon enfance avait l’impression que rien de ce que je voulais n’était possible. En revanche, j’ai maintenant l’impression que tout est possible. Mais je vais devoir l’obtenir moi-même. L’indépendance reste enivrante.

La mort est un sujet épineux. J’ai été élevée en croyant que je ne mourrais jamais. Accepter l’idée de ma propre mort éventuelle, et celle de tous ceux que j’aime, a été difficile à 13 ans. En tant que Témoins de Jéhovah, nous voyions notre existence comme une sorte d’échauffement ― une étape de qualification, peut-être. L’événement principal serait l’accès au Paradis.

Mais je reconnais aujourd’hui que je n’ai probablement qu’une seule chance de vivre. Tout ce que je veux accomplir, je dois le faire maintenant, car je n’aurai probablement pas d’autre chance. Les gens que je veux aimer, je dois leur démontrer mon amour maintenant, de manière aussi complète que possible.

Je me souviens de ces vieilles dames Témoins de Jéhovah, qui ont attendu et vont attendre le Paradis pour toujours, qui ne se marient pas, n’ont ni carrière ni enfants. Je n’attendrai pas le Paradis. Je crée le mien en ce moment même.

Ce texte initialement publié sur le HuffPost États-Unis a été traduit de l’anglais.

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