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Les hommes qui empruntent à la garde-robe féminine, pourquoi ça dérange autant?

Le phénomène n'est pas nouveau, mais il a créé cette année bien des remous. 👗💄
Metropolitan Museum of Art Costume Institute Gala, New York, États-Unis, le 6 mai 2019.
Metropolitan Museum of Art Costume Institute Gala, New York, États-Unis, le 6 mai 2019.

Aux États-Unis, Harry Styles en a fait un peu sa «marque de commerce». Chez nous, Hubert Lenoir et, plus récemment, Jay Du Temple ont emboîté le pas.

De plus en plus d’hommes arborent ouvertement des éléments provenant traditionnellement de la garde-robe féminine; robes, jupes, maquillage, vernis à ongles, tout y passe. Comme on a pu le constater lors de la sortie du plus récent magazine Elle Québec, voir des hommes emprunter au vestiaire féminin, ça fait jaser. Retour sur un phénomène polarisant.

Pourquoi ça crée autant la controverse?

«L’être humain, à la base, n’aime pas le changement», explique Philippe Denis, chargé de cours à l’École supérieure de mode de l’ESG UQAM au HuffPost Québec. On s’est tellement habitué à un modèle masculin qui nous a été imposé par la modernité, que dès qu’on essaie d’en sortir, c’est certain que ça va venir froisser certaines personnes».

Alexandre Bélanger, enseignant également à l’École supérieure de mode ESG UQAM, abonde dans le même sens. «Ça fait autant jaser parce que c’est quelque chose qui n’est pas commun, je dirais, dans la société actuelle.»

Dans le cas de Jay Du Temple, c’est aussi en partie parce qu’il est une personnalité grand public cisgenre - et non pas issue des communautés LGBTQA+, qui fait qu’on en parle autant, pour M. Bélanger.

Le fait qu’il ne vienne pas «des communautés marginalisées, qui mettaient ces codes de l’avant pour se définir et se différencier, je pense que c’est ce qui a pu faire en sorte qu’on en a parlé autant dans les médias».

Et c’est nouveau, les hommes qui empruntent au vestiaire féminin?

Ça ne date pas d’hier, que les hommes s’habillent avec des vêtements et accessoires qu’on associe à la femme, nous dit Laurent Turcot, historien et professeur au département des sciences humaines à la section histoire à l’UQTR.

Si le Moyen-Âge et la religion catholique ont grandement contribué à établir une division entre ce qu’on représentait comme un homme et une femme, «Henri III, le roi français, aimait beaucoup se travestir, porter des robes, par exemple». «L’autre cas très célèbre, c’est le chevalier d’Éon, un homme, qui aimait bien s’habiller autant en femme qu’en homme. Ça mettait à mal la société française du 18e siècle, parce qu’on ne savait pas où était la ligne.»

Puis, à compter du 19e siècle, avec l’arrivée du complet trois pièces, on a instauré une sorte de «décence masculine», car il était «le symbole par excellence de la contenance. Et on l’a institué pour une raison très précise, c’est-à-dire que tout le monde soit un peu conforme à un modèle attendu», explique l’historien.

“D’un point de vue historique, les grandes transformations du vêtement sont toujours accompagnées de transformations qui sont sociales.”

- Alexandre Bélanger

Pour Philippe Denis, c’est aussi à cette époque que la femme commence à porter «la mode, tout l’aspect frivole, la nouveauté, la couleur, les matières chatoyantes, alors que l’homme va commencer à porter le noir, le gris, tout le côté un peu terne, qu’on dirait “corporatif”».

«Souvent, d’un point de vue historique, les grandes transformations du vêtement sont toujours accompagnées de transformations qui sont sociales», rappelle Alexandre Bélanger. Par exemple, pendant la Première et la Deuxième Guerre mondiale, beaucoup de femmes ont commencé à occuper des métiers qui étaient considérés «plus masculins et à porter les vêtements qui étaient en lien avec ces métiers-là». Dans les années 1970, le mouvement féministe a démocratisé le port du pantalon chez les femmes et l’a rendu accessible à tous - dans le quotidien, du moins.

Au cours des années 1980, cet échange entre les codes masculins et féminins s’est poursuivi. «Je pense entre autres à Grace Jones et à David Bowie. Ils étaient tout à fait au diapason avec un mouvement qui se produisait à l’époque - et les deux venaient jouer sur le terrain de l’autre au niveau du genre. On le voyait déjà apparaître», affirme M. Denis.

Enfin, c’est vraiment à partir des années 2000, nous explique-t-il, qu’on a commencé à parler de «mode masculine», et non plus de «costume masculin».

Équipe: Thimothée Oddo/Jessica Duclos - direction artistique, Joany L. Boivin - MUA, Daphnée Rouleau - Assistante photo, François Ozan - Vidéo, Carmen Tremblay - Retouche, Anne-Pier P. Parent - Designer, Zachary Courchesne - Modèle
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Ce qu’on réalise à travers ce voyage dans le temps, c’est qu’avant tout, le vêtement est une construction sociale, dont la symbolique varie selon l’époque. C’est la «société qui lui fait porter une signification, «qui fait qu’il est associé à un genre, à une façon de penser, à certaines valeurs», dit le chargé de cours.

«Et qui dit construction, dit possible déconstruction - et détournement, réutilisation, mentionne Laurent Turcot. La société humaine est faite d’une certaine manière, mais ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas la transformer pour aller autrement. Mais c’est sûr qu’il y a des valeurs qui y sont associées.»

Donc qu’est-ce qui change aujourd’hui?

Depuis les années 2000, l’idée d’une certaine recherche de valeur et de sens est devenue de plus en plus importante aux yeux de plusieurs; pourquoi je fais les choses ainsi, dois-je me soumettre aux valeurs qui me sont dictées par la société?, etc.

«L’idée même de l’individu dans une société est à la limite de plus en plus fragmentée, souligne Philippe Denis. On a des identités que je pourrais appeler “patchwork” ou “prêt-à-porter”.» En fréquentant différents groupes, par l’entremise des réseaux sociaux par exemple, «on s’approprie finalement une partie de tel élément de tel groupe et tel autre élément, et on finit par se construire comme individu.»

«En bout de ligne, c’est: qui suis-je? Et pourquoi je n’utiliserais pas tel ou tel code pour me constituer comme individu?» résume M. Denis.

La génération Z et le questionnement du genre

Ce qui change également aujourd’hui, pour Alexandre Bélanger, c’est que le questionnement par rapport au genre qu’on revendique est abordé beaucoup plus tôt chez la génération Z et les millénariaux.

«Forcément, je pense qu’il y a une moins grande peur ou une moins grande gêne à se confronter à certaines représentations auxquelles on s’attend aussi bien pour la gent masculine que féminine - l’un ne va pas sans l’autre -, mais qui viennent redéfinir quelque peu la binarité du genre», évoque-t-il.

La jeunesse est porteuse de changements et «forcément, ça entraîne aussi les marques de mode à aller beaucoup plus loin dans ces explorations».

Encore du chemin à faire

Si de plus en plus de personnalités publiques challengent les idées reçues dans le monde de la mode masculine, il y a encore beaucoup de travail à faire pour que cela se transpose dans la réalité, selon M. Bélanger.

«On le voit comme étant des personnalités qui peuvent se permettre une certaine exubérance dans leurs vêtements, qui vont participer à des événements, où il y a une approche qui est beaucoup plus médiatique».

On doit pouvoir réévaluer les codes traditionnellement associés au genre. «Même si on regarde par exemple la mode qui se considère comme étant “genderless”, ou unisexe, généralement, ce sont des codes plutôt de la mode masculine. Il y a un certain minimalisme, mais ce n’est pas forcément des codes de la mode féminine qui vont être portés par des hommes», rapporte-t-il.

Équipe: Thimothée Oddo/Jessica Duclos - direction artistique, Joany L. Boivin - MUA, Daphnée Rouleau - Assistante photo, François Ozan - Vidéo, Carmen Tremblay - Retouche, Anne-Pier P. Parent - Designer, Zachary Courchesne - Modèle
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Pour Philippe Denis, quant à lui, on doit au fond laisser plus de place à l’expression de soi, peu importe le genre.

Jay Du Temple, par exemple, «ne cherche pas à s’approprier des codes, ne cherche pas à les dénoncer, il cherche à être lui-même, donc à être dans un processus libérateur par rapport à des conventions sociales qui sont autant d’un côté que de l’autre».

Ces codes, «on les associe à la masculinité d’un côté, à la marginalité d’un autre côté; mais on dirait qu’on n’a jamais eu le troisième point du vue, qui est celui qui devrait permettre à tous de s’exprimer».

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