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L'insolvabilité guette tout le monde

Ce n'est pas l'insolvabilité qui nous guette, mais l'aveuglement volontaire, l'exacerbation de l'individualisme et le maintien des inégalités sociales dont se fait complice un État qui sabre les savoirs fondamentaux.

«L'insolvabilité guette tout le monde.» C'est sur la base de cette menace latente que le ministre de l'Éducation, dimanche dernier à TLMEP, a justifié la précipitation avec laquelle il compte implanter le nouveau cours d'éducation financière. Les profs ne sont pas formés? Le matériel pédagogique n'est pas prêt? La grille horaire n'a pas prévu d'espace pour ce cours? Qu'à cela ne tienne: les profs se formeront cet été; l'Autorité des marchés financiers produira du matériel; on coupera le cours Monde contemporain en deux. Et le tour sera joué: on pourra dire qu'on a fait quelque chose d'important en éducation durant son mandat.

L'insolvabilité nous guette. À ce compte-là, il y a pas mal de choses qui nous guettent au détour du chemin, quand on quitte l'enfance pour l'âge adulte et que, comme le dit le ministre, on prend appartement et on entame sa vie.

La surchauffe du moteur nous guette: 50 heures de mécanique automobile?

La peine d'amour nous guette: 50 heures de psychologie des relations amoureuses?

La malbouffe nous guette: 50 heures de cuisine du monde?

La fuite d'eau nous guette: 50 heures de plomberie?

L'école, ça n'est pas et ça ne doit pas devenir ce bouclier contre la vie; ça doit au contraire demeurer le lieu où s'ouvrent des possibles, où se déploie le grand tableau sur lequel on s'en va dessiner son petit coin d'existence à soi.

S'il faut que l'école devienne le lieu où parer tous les coups que la vie risque de nous infliger au sortir de l'adolescence, on n'a pas fini d'en charcuter, des cours, pour faire entrer tout ce qu'il nous faudrait savoir à propos du vaste monde dans lequel on s'apprête à sauter. Mais l'école, ça n'est pas et ça ne doit pas devenir ce bouclier contre la vie; ça doit au contraire demeurer le lieu où s'ouvrent des possibles, où se déploie le grand tableau sur lequel on s'en va dessiner son petit coin d'existence à soi. En ce sens, le cours Monde contemporain paraît l'exemple même de ce que doit transmettre, à l'aube de la vie adulte, l'école: la conscience, l'ouverture, la compréhension, la vision large, pour que les choix qu'on fera, au quotidien, ne se fassent pas à l'aveugle, mais bien en comprenant les enjeux qui les sous-tendent.

Est-ce que j'achèterai des pommes du Québec? Des t-shirts faits au Bangladesh? Une voiture hybride? Pas de voiture du tout? Les réponses à ces questions seront assurément teintées par la connaissance et la conscience que nos jeunes auront, au sortir du secondaire, du monde dans lequel ils vivent.

Par-delà la logique des cartes de crédit, des comptes-chèques et des RÉER, il y a aussi la logique plus large de la responsabilité non pas individuelle face aux choix financiers que nous pouvons faire, mais collective, face aux conséquences que ces choix auront sur d'autres individus, sur d'autres populations.

Ce n'est pas l'insolvabilité qui nous guette, mais l'aveuglement volontaire, l'exacerbation de l'individualisme et le maintien des inégalités sociales dont se fait complice un État qui sabre les savoirs fondamentaux.

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