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En Jordanie, avec les réfugiés avant l'embarquement vers le Canada

Côte à côte dans leurs cubicules, des employés du Haut Commissariat aux réfugiés des Nations unies (HCR) à Amman répètent le même appel. Une famille à la fois, ils contactent les réfugiés syriens qu'ils ont l'intention de soumettre aux autorités canadiennes pour être accueillis au Canada.

Un reportage de Marie-Eve Bédard

« On a fait un profilage sur la base de données de notre enregistrement, alors on est en train de chercher des familles complètes, des familles avec des vulnérabilités socio-économiques, et aussi un pourcentage de cas médicaux », explique Karen Whiting, qui dirige les opérations pour le HCR.

Pour remplir cette mission ambitieuse dans les délais, les employés du HCR travaillent bénévolement, après leurs heures de travail.

« Souvent, le personnel du HCR annonce des décisions difficiles aux réfugiés. Ici, on a la chance d'annoncer quelque chose de très positif aux réfugiés. Alors on a beaucoup de bénévoles. »

— Karen Whiting

Un nombre important des réfugiés appelés refusent d'emblée de faire le voyage au Canada. Les raisons sont diverses. Plusieurs ne veulent pas laisser derrière eux des membres de leur famille qui ne seraient pas admissibles, s'éloigner de la Syrie ou encore vivre dans un pays non-musulman.

Pour les autres, c'est le début d'une série de rencontres, d'entrevues et de tests, avant de pouvoir obtenir le visa de voyage vers une nouvelle vie.

Une porte vers une nouvelle vie

La première étape se déroule dans des conteneurs blancs, transformés en bureaux du HCR. Une courte entrevue, suivie d'une lecture de l'iris de chacun des chefs de famille, afin de vérifier leur identité, explique Karen Whiting. S'ils doutent qu'il s'agisse d'un civil, cette personne sera refusée.

« On a aussi des données biométriques qui nous permettent d'éviter la fraude, pour nous assurer que les personnes qu'on est en train de soumettre sont les personnes qu'on a interviewées », précise Mme Whiting.

Embarquement pour un autre monde

Vêtus de leurs plus beaux habits, quelques centaines de réfugiés qui ont franchi cette épreuve initiale se réunissent dans un stationnement de terre battue. Tour à tour, les familles sont appelées à monter à bord d'autocars qui vont les mener à la prochaine épreuve. Sur les visages, on peut lire la joie, l'anticipation et l'angoisse.

Bader Daafees et sa femme Noor réalisent à peine ce qui se passe, mais ils veulent à tout prix être choisis pour leurs deux jeunes enfants. Quand nous avons reçu la notification, nous étions sous le choc.

« Notre seule préoccupation, c'est un avenir sécuritaire et l'éducation de nos enfants. C'est ce qu'il y a de plus important. »

— Bader Daafees

Appelée à son tour, Kafa, une jeune mère venue de Homs il y a plus de 3 ans, parle d'un acte de foi.

« C'est évident que j'ai peur. N'importe qui ressentirait la peur et se demanderait ce qui va nous arriver là-bas. Mais je laisse mon destin entre les mains de Dieu. »

— Kafa

500 réfugiés par jour

Dans l'immédiat, ce sont les centaines d'agents de Citoyenneté et Immigration Canada et les militaires déployés en Jordanie, au Liban et en Turquie, qui possèdent la clé de leur destin.

Dans un centre des opérations à Amman, dont on ne peut dévoiler l'emplacement exact, on reçoit jusqu'à 500 réfugiés syriens chaque jour.

Zal Karkaria, un agent des visas pour Citoyenneté et Immigration Canada, est venu du Mexique en renfort.

« On veut vérifier la composition familiale, que tous les documents sont corrects, explique-t-il. On veut savoir s'ils ont des amis, de la famille au Canada. Aussi, on pose des questions de sécurité, on veut savoir un peu pourquoi ils ont fui la Syrie. Mais on ne pose pas trop de questions là-dessus, parce que les gens qui fuient la Syrie, c'est parce qu'ils avaient de bonnes raisons. »

Dans le centre des opérations, nous retrouvons une Kafa beaucoup moins nerveuse qu'elle ne l'était en attendant l'autobus le matin même.

« Nous pensions que le processus allait être beaucoup plus difficile, mais au contraire, la procédure est très simple. »

— Kafa

Pas encore de visa

Depuis le début des opérations, le centre a traité 2000 dossiers. Soit autant de questionnaires, d'entrevues, d'examens médicaux et d'enquêtes de sécurité. Mais jusqu'ici, aucun des réfugiés théoriquement acceptés n'a reçu le tant espéré visa pour le Canada.

« On vient à peine de commencer. Il n'y a pas de visa qui a été délivré, puisqu'on ne prend pas de risque pour la sécurité ou la santé des Canadiens. On veut prendre le temps qu'il faut pour faire un filtrage sécuritaire, s'assurer que les réfugiés sont en santé, et identifier leurs besoins. »

— Olivier Jacques, directeur du centre des opération du CIC

Ici, n'allez donc pas demander à quand on peut s'attendre à voir les premiers vols nolisés partir pour le Canada. La question posée à plusieurs intervenants reçoit systématiquement la même réponse. « On ne sait pas. »

Craig Murphy, un grand gaillard de la Caroline du Sud travaille de pair avec les Canadiens. Responsable de l'Organisation Internationale pour les Migrations, c'est lui qui coordonne les déplacements.

Si l'on tarde à leur donner le signal de départ, l'OIM se dit néanmoins en mesure d'atteindre l'objectif établi par le gouvernement d'accueillir au Canada 10 000 réfugiés avant le 1er janvier.

« Les vols nolisés vont partir en rafale, plusieurs à la fois. Nous avons probablement la capacité de faire deux vols par jour depuis la Jordanie avec environ 350 personnes à bord. On parle de 700 personnes par jour, donc 4000 par semaine. »

— Craig Murphy

Sur les 25 000 réfugiés que compte accepter le Canada, environ 10 000 pourraient venir de Jordanie. Pour Karen Whiting de l'ONU, elle-même canadienne, il s'agit de geste de solidarité sans précédent.

« En ce qui concerne la crise en Syrie, ce que le Canada est en train de faire c'est historique. »

— Karen Whiting

« Ici en Jordanie on a plus de 630 000 réfugiés syriens qui sont inscrits avec le HCR. Alors 10 000 réfugiés, c'est une proportion assez petite. Mais quand même, si plus de pays faisaient comme le Canada, ça pourrait faire une différence », ajoute-t-elle.

Faire une différence, c'est ce que tous les parents rassemblés au centre des opérations veulent pour la vie de leurs enfants en venant s'établir au Canada. Même si pour beaucoup, le déracinement forcé de la Syrie provoque encore des soupirs douloureux.

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