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«Le Petit Voleur»: Robert Lalonde se met dans la peau d'Anton Tchékhov (ENTREVUE)

Automne 1886, Anton Tchékhov prend le train jusqu’à Paris, alors que le jeune Iégor se dirige vers Melikhovo, afin de rencontrer son maître à penser. Histoire d’un rendez-vous manqué, Le Petit Voleur est surtout un vibrant hommage au grand écrivain russe et une incursion privilégiée dans le monde du mentorat littéraire, deux passions au cœur de la vie de Robert Lalonde.

Comédien et écrivain reconnu, il a été initié à l’univers tchékhovien lors de ses études en interprétation. « Après l’avoir joué de nombreuses fois, j’ai tenté de le mettre en scène, en me disant que moi, je saurais le monter comme il faut, se rappelle le créateur. Mais j’ai vite abandonné mes velléités de mise en scène. »

Des années ont passé avant qu’il ne découvre les nouvelles de l’auteur. « Je pensais à tort qu’elles étaient moins bonnes que ses pièces. Ce qui est difficile avec lui, c’est qu’il a tellement été imité que lorsqu’on revient à son œuvre, on a l’impression de lire du sous-Tchékhov, comme si la matrice était moins forte que les œuvres de ses successeurs. Au final, ses nouvelles sont stupéfiantes! Il faut absolument lire La Steppe, Lueurs, Le Duel, Le Moine noir et La Salle no 6. Elles préfigurent toute la littérature du 20e siècle. »

Robert Lalonde connait à ce point l’esprit du Russe qu’il s’est permis d’imaginer les pensées partagées à Iegor. « Ça fait 40 ans que je le fréquente de façon assidue et c’est un auteur de théâtre emblématique auquel on se réfère tout le temps. Je le connais par cœur. Et quand on se lance dans une entreprise littéraire, vient toujours un moment où l’on se retrouve dans la peau du personnage, en sachant exactement la façon dont il pense et fonctionne. »

Un peu comme il l’avait fait il y a 14 ans en publiant Un jardin entouré de murailles, où il redonnait vie aux mots de Marguerite Yourcenar, le Québécois s’amuse à brouiller les pistes entre la parole de Tchékhov et la sienne. « Je voulais créer une sorte de coïncidence entre lui et moi dans mon propos sur la transmission et sur le danger de s’égarer quand on est un être original et que personne autour de nous le remarque. »

Son Tchékhov n’hésite d’ailleurs pas à bousculer Iegor dans sa vision de l’écriture. Il évite toutefois de regarder le jeune homme de haut, signant simplement « Anton » à la fin de ses lettres. « Ce choix est entre autres lié à son intention de manifester une certaine égalité, même en écrivant à des inconnus. C’est une façon de dire “toi et moi, nous parlons”, au lieu d’un rapport de maître à groupie. Tchékhov a passé sa vie à détricoter la notion qu’il était un éclaireur pour les jeunes écrivains. Il ne voulait pas être un phare qui les guide, mais leur donner le courage d’écrire. »

N’empêche, le grand écrivain a intimidé bien des jeunes plumes. Une réalité également vécue par Lalonde auprès de nombreux auteurs en devenir. « Bien sûr que mes étudiants sont intimidés, mais je le suis par eux aussi. On n’est pas dans un rapport de fraternité, mais de frottement les uns avec les autres. Les universitaires vont souvent voir leurs professeurs pour leur parler des notes dont ils ont besoin afin de passer à l’étape supérieure. Moi, j’essaie de défaire un paquet d’habitudes et de règles pour plonger directement dans la création. Au début, on me trouve original et détraqué. Puis, ça se place. Tout ce que je fais, c’est pour qu’ils s’engagent dans le processus, et non pour qu’ils m’éblouissent. »

Décrivant Tchékhov comme le premier écrivain à installer une absence de jugement sur ses personnages, Robert Lalonde essaie d’aborder ses étudiants de la même façon. « Cette idée que les écrivains sont tout seuls ensemble, il faut que ça cesse. On doit réseauter davantage. Sortir de notre tour d’ivoire. Et réaliser que tout le monde nage dans l’incertitude. »

La notion de solidarité se trouve au cœur du Petit Voleur, une histoire qui est apparue dans son esprit pendant le printemps érable. « À l’époque des carrés rouges, j’ai beaucoup pensé à Tchékhov. J’aurais aimé qu’il soit là et qu’on réentende sa voix sur l’obligation de la révolte comme une chose nécessaire et sur le déchirement d’un peuple comme un résultat à éviter. »

Lalonde affirme qu’il continue d’investir temps et énergie dans le mentorat afin d’aider le Québec à rattraper le retard considérable qu’il accuse dans le domaine de la transmission. « Je suis furieux face à cette résignation devant le conflit des générations. Je veux comprendre comment le dialogue s’est interrompu et comment deux clans sont devenus irréconciliables. Il faut que nous sachions passer par-dessus toutes sortes de préjugés. Dans les salons du livre, je me force à parler aux jeunes écrivains. Le pire qui puisse arriver, c’est qu’on me dise “de quoi vous mêlez-vous? ». C’est insensé d’imaginer qu’on va survivre seul. Il faut bouger. L’écrivain peut bouger et remuer ces idées de conflit de générations intraversable. »

Le Petit Voleur de Robert Lalonde est présentement en librairies.

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