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Mortinaissances au Canada: il faut agir maintenant contre cette tragédie cachée

«Aucun parent ne devrait vivre la mort de son bébé si cette mort peut être évitée.»
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Alors qu’elle était dans mon ventre, Bébé Judith s’amusait à faire du kickboxing, c’est certain! Elle était pleine d’énergie, bougeait beaucoup et frappait fort. À 37 semaines de grossesse, je me suis rendue compte que mon «bébé kickboxing» bougeait moins souvent et frappait moins fort. Malgré une légère inquiétude, j’ai attendu quelques jours pour en parler à mon médecin pendant un rendez-vous de suivi planifié.

Le médecin a écouté quelques battements de cœur et m’a dit qu’il était normal de moins sentir le bébé bouger en fin de grossesse. Je m’en retourne donc chez moi, rassurée.

Deux jours plus tard, je ne sens plus mon bébé bouger. Mon mari et moi nous rendons à l’hôpital, mais il est déjà trop tard: le cœur de Bébé Judith ne bat plus. Le 18 septembre 2012, j’accouche d’une petite fille morte-née à 38 semaines de grossesse.

Le rapport d’autopsie indique que Bébé Judith était en pleine santé et qu’elle est décédée par asphyxie, c’est-à-dire qu’elle a manqué d’oxygène dû à une inflammation du cordon ombilical. Je sais maintenant que si je m’étais rendue à l’hôpital une semaine plus tôt, Bébé Judith serait probablement en vie aujourd’hui.

Peter Dazeley via Getty Images

En 2018, le Comité permanent des ressources humaines, du développement des compétences, du développement social et de la condition des personnes handicapées de la Chambre des communes a entendu des témoignages poignants de parents qui, comme moi, ont été affectés par la perte d’une
grossesse ou d’un nourrisson, et de ce que le gouvernement pourrait faire pour s’assurer que ces parents n’aient plus à souffrir de difficultés financières ou émotionnelles indues à la suite d’une telle perte.

Malheureusement, cela n’a pas mené à des actions concrètes. De même, le comité n’a pas abordé ce que le gouvernement pourrait faire pour prévenir certains de ces décès.

Cette même année, le Sénat australien a établi un comité spécial de la recherche et de l’éducation sur les mortinaissances afin d’étudier et de faire rapport sur l’avenir de la recherche et de l’éducation sur les mortinaissances en Australie. Dans son rapport, le comité souligne que «les mortinaissances sont 30 fois plus fréquentes que les morts subites du nourrisson, mais elles reçoivent beaucoup moins d’attention de la part du public et du gouvernement que les autres décès périnataux et d’enfants en bas âge.»

“Chaque année, plus de 3000 bébés meurent dans le ventre de leur mère. Cela représente 8,4 mortinaissances chaque jour.”

«La mortinaissance est une tragédie cachée, peut-on y lire également. La culture du silence qui l’entoure implique que les parents et la famille sont souvent moins préparés à vivre avec les conséquences personnelles, sociales et financières d’un tel décès.» (traduction libre)

Tout comme en Australie, la mortinaissance est un enjeu de santé publique négligé, invisible et absent des politiques publiques actuelles au Canada. Chaque année, plus de 3000 bébés meurent dans le ventre de leur mère. Cela représente 8,4 mortinaissances chaque jour. Une étude présentée au comité spécial du Sénat australien estime par ailleurs que pour chaque mortinaissance, 99 autres naissances ont échappé de justesse à la mort.

En 2016, le journal The Lancet a publié une série pour mettre fin aux mortinaissances évitables, invitant les pays à revenu élevé à agir de nouveau puisque les recherches démontrent que leur taux de mortinaissance peut être réduit davantage. En effet, les Pays-Bas ont réduit leur taux de mortinaissance de 6,8% en moyenne par année entre 2000 et 2015 et l’Écosse a vu son taux de
mortinaissance diminuer de 19,5% entre 2012 et 2015. En comparaison, le taux de mortinaissance du Canada ne s’est pas amélioré de façon significative en plus de 20 ans!

La nécessité d’un programme concret

Les stratégies mises en place par les pays qui ont agi pour mettre fin aux mortinaissances évitables ont tous un élément en commun, soit la mise en place d’un programme de soins et d’éducation afin d’améliorer la santé des femmes et le suivi pendant la grossesse. Le programme Saving Babies’ Lives, par exemple, a contribué à réduire les mortinaissances de 20% dans les maternités où il a été déployé en Angleterre.

De son côté, le gouvernement australien est présentement en train de finaliser son Plan national d’action et de mise en œuvre concernant les mortinaissances, lequel comprend le programme de soins et d’éducation Safer Baby Bundle, visant à réduire le taux de mortinaissance de 20% ou plus en 5 ans.

La sensibilisation, une clé à exploiter

Sensibiliser les femmes enceintes quant à l’importance des mouvements fœtaux pendant le 3e trimestre est une partie intégrale de tous les programmes visant l’amélioration de la santé des femmes et le suivi pendant la grossesse.

Comme le directeur du Centre de recherche Tommy’s en santé maternelle et
fœtale du Royaume-Uni, le professeur Alexander Heazell, l’a expliqué lors du Sommet sur les mortinaissances de 2011, l’association entre la réduction des mouvements fœtaux (RMF) et la mortinaissance est connu depuis bien longtemps, mais l’importance de la surveillance des mouvements fœtaux comme moyen de prévenir les mortinaissances n’est pas communiqué à toutes les mères et les interventions cliniques appropriées ne sont pas optimales.

C’est aussi le cas au Canada, comme le démontre mon expérience, malgré que la Société des obstétriciens et gynécologues du Canada recommande depuis 2007 que toutes les femmes enceintes soient informées de l’importance des mouvements fœtaux pendant le 3e trimestre et devraient recourir à de l’aide médicale dans le cas de RMF.

De toute évidence, il faut prendre des actions additionnelles, plus concrètes. Le Canada doit agir! Voilà pourquoi j’ai initié une pétition sur le site web de la Chambre des communes, demandant au Gouvernement du Canada de suivre l’exemple des pays ci-dessus et d’agir pour mettre fin aux mortinaissances évitables au Canada.

Plus spécifiquement, le gouvernement devrait mettre en place un comité d’étude national sur les mortinaissances au Canada en tant qu’enjeu de santé publique dans le but d’émettre des recommandations pour en réduire l’incidence. Il devrait aussi mettre en branle une campagne de sensibilisation nationale, semblable à celle ciblant la mort subite du nourrisson, dans le but d’informer les femmes enceintes des risques de mortinaissance et de l’importance des mouvements fœtaux pendant le 3e trimestre de grossesse.

Signez la pétition avant le 4 février 2021. Dites au gouvernement que les mortinaissances sont un enjeu de santé publique nationale sur lequel il doit agir maintenant!

Aucun parent ne devrait vivre la mort de son bébé si cette mort peut être évitée.

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