Cet article fait partie des archives en ligne du HuffPost Québec, qui a fermé ses portes en 2021.

Nous ferons mieux, je vous le promets

J’ai retenu mes larmes, madame L. J’ai voulu vous emmener avec moi, madame L. Vous, et tous les madame-monsieur L, M, N, O, P... des CHSLD du monde entier.
Coutoisie/Julie Massé

À madame L, future victime de la COVID-19, et à toutes les madame L en CHSLD que j’ai croisées.

Madame L,

Je suis allée à votre chevet. J’ai vu dans votre regard profond azur la sagesse et la douleur.

Avec vos yeux, une mer de kilomètres de vie, vous m’avez parlé.
Sans rabattre vos cils, sans une parole, à peine sans bouger, j’ai compris que vous souffriez.

D’incompréhension, de soif, de faim, de manque d’humanité.

Je vous ai flatté les cheveux, je vous ai parlé doucement.
J’ai massé vos jambes raides par trop d’heures passées au lit sans bouger.

J’ai repositionné votre frêle corps dans le lit avec délicatesse comme si vous étiez ma mamie à moi, ma maman à moi, ma fille à moi.

Vous avez crié un peu. De douleur, oui. De douleur d’avoir trop longtemps joué à la statue dans votre petite grotte froide.

J’ai eu mal de vous entendre. Mais je l’ai fait pour vous éviter plus de douleur, madame L. Vous ne voulez pas de plaies de lit, madame L.

“Vous vous êtes accrochée à la paille comme si votre vie en dépendait. Et elle en dépendait.”

Je vous ai tenu la main, en me demandant ce que je pouvais faire de plus.

Vous emmener avec moi? Vous sortir d’ici? Vous donner de l’eau.

Je vous ai flatté encore les cheveux. Ils étaient un peu gras. Normal, des bains, il y en a plus depuis longtemps ici.

J’ai glissé subtilement une paille entre vos lèvres. J’ai alors vu votre langue blanchie par la déshydratation. Et vous vous êtes accrochée à la paille comme si votre vie en dépendait. Et elle en dépendait.

Je suis tellement désolée, madame L. J’ai peur pour vous, votre sort est fixé.
Si vous ne mourez pas de la COVID-19, madame L, vous mourrez d’avoir manqué de soins essentiels: boire, manger, bouger. Vous êtes une victime collatérale de la COVID-19, madame L.

J’ai retenu mes larmes, madame L. J’ai voulu vous emmener avec moi, madame L. Vous, et tous les madame-monsieur L, M, N, O, P... des CHSLD du monde entier.

Vous mourrez probablement dans quelques semaines, madame L. Et j’ai honte.
J’ai honte du sort qui vous est réservé.

J’espère que vous nous pardonnerez. À moi, à chaque humain du Québec, et à toutes les décisions ayant mené à ce point culminant... où vous mourrez seule et sale dans votre chambre, sans rien y comprendre et en souffrance.

“J’entends vos cris de désespoir. Vos voix qui hurlent «Maman, maman». Les «aidez-moi» que vous soufflez dans un dernier espoir d’être entendus.”

Madame L, sachez que tous les soirs, depuis presque deux mois, avant de m’endormir, votre visage, tout comme celui de monsieur P, ne me quitte pas.

Je vois vos corps étendus sur le dos, recouverts par une mince couverture bleue. Je vois vos bouches grandes ouvertes de fin de vie asséchées. Je ressens vos souffrances et vos incompréhensions.

J’entends vos cris de désespoir. Vos voix qui hurlent «Maman, maman».
Les «aidez-moi» que vous soufflez dans un dernier espoir d’être entendus.
Et ça rejoue en boucle dans ma tête, toutes les nuits.

Vos souffrances resteront marquées dans mon corps. Des cicatrices invisibles. Qui brûlent dans mon âme, dans ma tête. Une image de vous, madame L, qui me suivra le reste de ma vie.

Pour me rappeler, pour revendiquer, aux autres, à ceux qui s’en foutent, vos droits: d’être respectés, d’avoir de la dignité, d’être traités comme des humains précieux et qui ont de la valeur.

Merci pour vos sacrifices, madame L, monsieur P et tous les autres.

Vous ne serez jamais oubliés. Je parlerai de vous.
Nous partagerons vos histoires.
Nous ferons mieux, je vous le promets.

Suggest a correction
Cet article fait partie des archives en ligne du HuffPost Canada, qui ont fermé en 2021. Si vous avez des questions ou des préoccupations, veuillez consulter notre FAQ ou contacter support@huffpost.com.