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La pandémie, un réveil brutal pour notre système de santé

On n’arrivait pas à se faire soigner avant la pandémie. Ça n’ira pas en s’améliorant.
Un expert en soins pour aînés a calculé qu’au rythme actuel, on aura besoin de 40 ans pour combler le besoin de places en CHSLD…
Jennifer Kosig via Getty Images
Un expert en soins pour aînés a calculé qu’au rythme actuel, on aura besoin de 40 ans pour combler le besoin de places en CHSLD…

Ce texte est le premier d’une série de cinq sur notre système de santé, ses défis et des solutions pour éviter de frapper un mur d’ici dix ans. Aujourd’hui: l’étendue du problème.

On dirait qu’on vient de redécouvrir que notre système de santé n’arrive pas à nous soigner.

Récemment, plusieurs ont été choqués d’apprendre que 140 000 Québécois attendaient pour se faire opérer – ou un Québécois sur 60. On a oublié qu’en mars 2020, alors que la COVID-19 commençait à déferler sur la province, 125 000 de nos citoyens poireautaient déjà sur une liste en attente d’une chirurgie.

On parle alors poliment de chirurgie «élective», ou non urgente, dans le sens où on a le choix de fixer un rendez-vous et de voir un peu les choses venir. Sauf que ça s’étire souvent pendant des mois, et la souffrance qui vient avec s’étire aussi.

Quand une hanche ou un genou usé vous empêche de marcher, ça ne vous fera pas mourir, mais ça vous enlève un peu de vie chaque jour. Si ça dure trop longtemps, ça finit par aggraver le problème ou en causer de nouveaux.

Parfois, aussi, une chirurgie non urgente devient urgente pendant que le patient attend. Le cancer bénin trouvé un peu par hasard n’est plus nécessairement le même si on le découvre six mois plus tard.

Parfois enfin, c’est assez urgent, mais le système vous oublie. Chaque année, des gens meurent entre les craques, comme ce monsieur de 72 ans qu’on devait opérer à l’intérieur de trois mois, qui est mort au bout de six mois, et qu’on a appelé pour planifier la chirurgie au bout de neuf mois. C’est malheureusement raconté dans le bon ordre.

Ça, c’était la réalité de notre système de santé avant la pandémie. De l’attente, de la souffrance, et parfois des morts absurdes, perdues dans le système.

Des années de rattrapage

Maintenant, dites-vous qu’au cours des prochaines semaines, on va encore ajouter quelques milliers de chirurgies reportées sur la pile. Selon la médecin responsable du réseau hospitalier au ministère de la Santé, on en a possiblement pour des années à tenter de rattraper le retard.

Ça ne vous décourage pas assez? Dites-vous que les mois d’attente pour se faire opérer ne sont qu’une partie du problème.

“L’an dernier, avant la pandémie, plus de 1000 Québécois sont ressortis de l’urgence d’un hôpital CHAQUE JOUR sans avoir vu un médecin.”

Le nombre de Québécois en attente d’un médecin de famille augmente aussi sans cesse. En octobre 2018, ils étaient 475 000; un an plus tard, c’était 580 000; fin 2020, 668 000. Pandémie, pas pandémie, la liste s’allonge.

Plusieurs de ces patients ont besoin d’un suivi depuis avant-hier, mais ils devront attendre encore pendant des mois.

Pour les patients dont la priorité est «urgente», ceux atteints d’un cancer, de problèmes graves de santé mentale ou pour le suivi des femmes enceintes, l’attente varie de deux à six mois, selon la région, en moyenne. Parfois, c’est plus long. Pour certaines patientes, deux trimestres de grossesse auront passé. Pour d’autres, l’accouchement aura eu lieu…

Pour les cas «pressants» - ceux qui ont été hospitalisés récemment ou qui ont besoin d’un suivi rapide –, l’attente est de cinq à dix mois.

Pour les cas «prioritaires», l’attente est en moyenne de plus d’un an.

Pour ceux qui restent, les «normaux» qui veulent simplement être suivis par un médecin, l’attente peut dépasser deux ans.

La conséquence prévisible est que les patients qui n’ont pas de médecin vont engorger encore plus nos urgences perpétuellement bondées depuis 40 ans. Dans les hôpitaux du Grand Montréal, où demeurent la moitié des Québécois, des séjours à l’urgence de dix à douze heures pour soigner une infection ou une blessure mineure ne sont pas rares.

Bien des Québécois, découragés, renoncent ainsi à être soignés. L’an dernier, avant la pandémie, plus de 1000 Québécois sont ressortis de l’urgence d’un hôpital CHAQUE JOUR sans avoir vu un médecin. Le cinquième d’entre eux avait une cote de priorité 3, ce qui signifie que leur condition pouvait mettre leur vie en danger.

En fait, selon une comparaison internationale parmi 11 pays riches effectuée il y a quelques années, le Canada se classait dernier pour l’accès à un médecin ou à une infirmière le jour même ou le lendemain, dernier pour l’accès à un spécialiste, dernier pour l’attente pour une chirurgie non urgente, et dernier pour l’attente aux urgences. Le Québec était sous la moyenne canadienne pour chacune de ces mesures, et le portrait général ne s’est pas amélioré depuis.

De plus, après avoir attendu toute leur vie pour se faire soigner, les Québécois les plus hypothéqués attendent encore pour obtenir une place dans un endroit où ils pourront finir leurs vieux jours. L’attente a même augmenté en 2020, malgré l’hécatombe que la pandémie a causé dans les CHSLD. Même pour ceux qui obtiennent une place, la fin de vie en occupation double ou triple peut avoir un goût amer. Un expert en soins pour aînés a calculé qu’au rythme actuel, on aura besoin de 40 ans pour combler le besoin de places en CHSLD…

Où va l’argent?

Quel est le problème? En partie, c’est une question de ressources. Le Canada – et par extension, le Québec – a moins de médecins, moins de lits d’hôpitaux, moins d’appareils d’imagerie médicale et moins d’appareils de radiothérapie que la plupart des pays développés.

Ce n’est cependant pas une question d’argent. Qu’on considère la mesure en fonction des sommes dépensées par habitant ou en proportion de la taille de l’économie, le Canada dépense plus que la moyenne des pays développés, et le Québec se situe dans la moyenne canadienne, dépensant même un peu plus que l’Ontario.

Le problème est plutôt de savoir où va l’argent et s’il est dépensé de la façon la plus optimale et la plus productive. Une question d’allocation, d’innovation et d’incitations. En plus clair: notre système de santé n’est pas très performant, il ne dépense pas aux bons endroits, et toutes sortes de règles pas très logiques (pour être poli) font qu’il ne s’améliore ni facilement, ni rapidement. Cela fait probablement du Québec l’endroit dans le monde riche où le terme «patient» prend le plus pleinement son sens.

Le tsunami gris

Ça n’ira pas en s’améliorant. Environ 800 000 Québécois ont 75 ans ou plus. Dans dix ans, en 2031, ils seront environ 1,2 million, soit 50 % de plus qu’aujourd’hui.

À titre d’exemple, les 75 ans et plus représentent environ 350 000 visites par année dans nos urgences, sur les quelque 3,7 millions d’avant la pandémie. Une hausse de 50% dans cette catégorie d’âge représenterait 175 000 visites de plus à l’urgence dans une année. Notre système de santé n’est tout simplement pas prêt à absorber ça. C’est sans compter l’impact du vieillissement de la population sur les cancers, les maux articulatoires, et tous les autres problèmes qui viennent avec la vieillesse et qui vont faire exploser la demande pour des soins.

“La bonne nouvelle est que les solutions sont nombreuses et tout à fait compatibles avec l’idée que l’on se fait d’un système universel et accessible à tous.”

En somme, les maux qui affligent notre système de santé sont de proportions bibliques.

La bonne nouvelle est que les solutions sont aussi nombreuses, souvent étonnamment simples et peu coûteuses, et tout-à-fait compatibles avec l’idée que l’on se fait d’un système universel et accessible à tous. Il manque seulement à nos décideurs un peu de volonté, d’imagination et de pragmatisme.

C’est ce que nous allons explorer au cours des quatre prochains textes, en mettant les idéologies de côté et en portant toute notre attention sur les faits, les données, et l’expérience d’autres pays qui ont plus de succès que nous – on va regarder davantage du côté de l’Europe que celui des États-Unis –, et voir comment on peut importer les meilleurs pratiques ici, autant pour le bénéfice de nos parents que pour celui de nos enfants et nos petits-enfants.

La première étape sera de faire sauter les barrières et les règles contre-productives qui ralentissent ou bloquent l’accès aux soins.

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