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Je veux des impôts! Je veux de la chicane!

Ma vie est meilleure si l'on me demande moins d'argent et si moins de mes énergies se trouvent accaparées par des querelles et des soucis.
Il m'arrive parfois de clamer d'un ton hardi, à qui veut l'entendre, que je souhaite fonder un nouveau parti politique promis à un destin glorieux: le Parti des impôts et de la chicane.
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Il m'arrive parfois de clamer d'un ton hardi, à qui veut l'entendre, que je souhaite fonder un nouveau parti politique promis à un destin glorieux: le Parti des impôts et de la chicane.

Il m'arrive parfois de clamer d'un ton hardi, à qui veut l'entendre, que je souhaite fonder un nouveau parti politique promis à un destin glorieux: le Parti des impôts et de la chicane. Le PIC. Mon futur programme picquiste se déclinera sur une page. En fait, il pourra se décliner dans un gazouillis sur Twitter. Article 1: Plus d'impôts. Article 2: Plus de chicane. Article 3: Dans le doute, revenir aux articles 1 et 2. Ma «première priorité» et la seule: atteindre au Québec un «PIC» d'impôts, et un pic, bien évidemment, inexorablement, de chicane.

Mais je sens, dans votre tréfonds intérieur, poindre un doute. Pourquoi diable souhaiter davantage d'impôts et de chicane? Si je souhaite obtenir quelque chose de la politique, c'est une vie meilleure. Et ma vie est meilleure si l'on me demande moins d'argent et si moins de mes énergies se trouvent accaparées par des querelles et des soucis. Une vie heureuse, c'est une vie plus confortable, moins rude. Je souhaite élire un gouvernement «pour faciliter la vie des Québécois». Qu'est-ce que votre programme... certes ambitieux, pourrait apporter à mon existence? Je souhaite vous convaincre. Donnez-moi une chance.

Citoyen vs contribuable

Commençons par les impôts. Je ne veux pas dire que les hausses d'impôts soient bonnes à tous égards! Je veux dire que les baisses d'impôts ne sont pas nécessairement un but à viser en toutes circonstances. Il importe de remettre en question cette idée préconçue, car elle cache un enjeu beaucoup plus grave qu'il n'y paraît. Car elle transforme la manière dont nous concevons notre rôle politique.

Quel est le rôle que prévoit la démocratie, telle qu'elle fut conçue? Celui de citoyen. Et qu'est-ce que le citoyen? C'est une personne qui, par sa participation à la prise de décision collective, pense en fonction de sa condition individuelle, mais ne s'y limite pas: il la dépasse, il s'en libère et la transfigure, pour penser et agir en fonction du bien commun. Et le rôle octroyé par l'idéal de la baisse d'impôt, quel est-il? C'est le «contribuable». Or, le second est beaucoup plus limité que le premier. En effet, le «contribuable» pense à ses intérêts personnels, mais s'y limite.

«Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, demandez ce que vous pouvez faire pour votre pays». Cette phrase de John F. Kennedy résume la différence entre le citoyen et le contribuable. En politique, l'un est actif et libre. Il y accomplit dans un effort joyeux sa finalité humaine d'animal social. L'autre est réactif et dépendant. Il s'intéresse à la politique pour assurer son intérêt égoïste face à un collectif lui semblant éloigné et surplombant. Malgré l'insolence apparente de ses récriminations face au pouvoir, il est en vérité un acteur docile, souhaitant avant tout s'assurer que son maître remplisse bien sa gamelle.

Derrière l'enjeu de l'impôt se cache celui de l'effort collectif. Payer ses impôts, c'est participer individuellement à un effort commun. Il va de soi qu'il faut en tout temps veiller à ce que l'État ne réclame pas des sommes excessives. Mais dévaloriser en soi le fait de payer des impôts est dangereux.

Car, poussée à son paroxysme, cette logique accomplit la maxime de Margaret Thatcher: «There is no such thing as society». Il n'y a pas de société, que des intérêts individualistes isolés. Il n'y a plus de cohésion, plus de sentiment de participer à quelque chose de plus grand que soi. C'est là une situation fâcheuse pour la démocratie sociale, ou pour tout projet social commun. C'est toutefois une situation fort avantageuse pour la mondialisation néo-libérale... et son allié local, le fédéralisme canadien.

Démocratie vs despotisme

Maintenant, parlons de chicane. Je ne souhaite pas laisser entendre qu'il faille entretenir systématiquement le conflit! Mais, à force de vouloir étouffer toute forme de dissension, on en vient à éteindre toute forme de débat démocratique. Car, qu'est-ce que la démocratie, si ce n'est pas le conflit balisé, civilisé? Si l'on veut vivre dans une société sans chicane, il faut vite aller vivre dans une dictature. Dans ces régimes, le conflit est vite réglé. Le despote dirige seul, favorise une élite, et emprisonne à vie les contestataires. Mais la démocratie est plus complexe et exigeante. Elle exige la conjugaison, et parfois l'affrontement civilisé d'intérêts divergents pour dégager une politique commune à même d'améliorer la vie des gens.

Par exemple, les 20 dernières années ont vu, au Québec, l'argument de la crainte de la chicane a pris une importance écrasante. Résultat: la campagne électorale actuelle a peu de chicanes... et peu d'intérêt. Il y a si peu de chicanes entre les partis qu'il est fort aisé pour les candidats potentiels de devenir transfuge, tant les partis ont été vidés de la consistance idéologique qui causait les différends entre eux.

C'est cela qui permet à l'ambition personnelle des candidats de prendre pleinement le pas sur leurs convictions sociales. C'est aussi ce qui donne à cette campagne électorale une allure d'élection municipale de village. Pas de chicane, pas de démocratie.

Une démocratie de participation

En somme, je ne souhaite pas littéralement militer pour plus d'impôts et de chicane en toutes circonstances! Je souhaite, par ma provocation «picquiste», remettre en question le discours imposé au Québec depuis 20 ans, faisant de ces deux éléments un mal en soi. Ce faisant, on dévitalise la démocratie en dévalorisant son fondement: la participation citoyenne.

«Nous choisissons de faire [ces choses] non pas parce qu'elles sont faciles, mais parce qu'elles sont difficiles», clamait Kennedy. Voilà ce qui rend la politique pertinente, et qui manque à cette campagne: l'appel à l'effort, au dépassement et à l'affrontement des idées. Voilà la condition politique d'une vie meilleure: l'effort collectif et l'engagement, non pas le confort et l'indifférence. Alors, élire un gouvernement «pour faciliter la vie des Québécois»? Non! Trop peu pour moi!

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