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J’ai envie de t’envoyer à l’école, mais j’ai tellement peur

C'est ironique parce qu'habituellement, tu me dis que t'as mal au ventre et que tu veux pas y aller. C'est moi qui t'oblige. Là, c'est toi qui veux y aller pis moi qui ai mal au ventre.
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«Miss Rebelle: mon journal en temps de pandémie»: l’éducatrice et auteure Anick Claveau nous propose chaque semaine ses réflexions en cette période tout sauf normale...

Si je dansais dans la maison en bobettes en août dernier le jour de la rentrée, là, j’ai envie de me mettre en p’tite boule avec toi en dessous d’une douillette. Je pense à l’autobus jaune qui va t’embarquer avec tous ces enfants qui comme toi, vont être tellement excités à l’idée de retrouver un prof, une salle à manger, une récré. Toi, tu penses à tout ça. Tu penses au gym, tu penses à tous ses amis que t’as pas vus depuis une éternité. Toi, tu penses à ce que c’était avant le confinement, moi je pense à tout ce que ça peut impliquer maintenant.

Je pense que tu vas être assis tout seul dans ton banc, je pense que ton ami va avoir son pupitre au sud pis le tien va être au nord, je pense que si tu comprends pas la leçon, ton prof viendra pas se pencher à ton bureau pour t’expliquer comme il faut, il va rester loin un peu parce que maintenant, s’approcher ça devient dangereux.

J’ai tellement envie que tu retrouves cette habitude de te lever le matin, de penser à ton lunch, de préparer ton sac, de déjeuner en écoutant la télé pis de t’en aller après m’avoir souhaité bonne journée.

“Pendant que toi t’attends désespérément de retrouver ta vie d’avant, moi j’essaye tant bien que mal de faire confiance au gouvernement.”

Si avant, je craignais que tu te retrouves tout seul dans la cour d’école, aujourd’hui je crains tous ces amis qui vont t’approcher, j’me demande s’ils vont avoir bien lavé leurs mains, s’ils ont mal à la gorge. On me dit que tu peux peut-être contribuer à l’immunité communautaire, mais j’ai pas envie que tu deviennes un cobaye. Ça fait des semaines que je te garde à l’abri chez nous, j’ai peur de te lancer dans la gueule du loup. Toi t’es en santé, je sais, mais y’a ton ami qui fait de l’asthme, y’a la mère de ton enseignante qui est immunosupprimée, pis grand-maman... Merde, je veux même pas y penser.

Pendant que toi t’attends désespérément de retrouver ta vie d’avant, moi j’essaye tant bien que mal de faire confiance au gouvernement. Je le trouvais bon de confiner toute une province, mais là il m’énerve.

Vous serez moins nombreux en classe, les activités vont changer, les habitudes vont être différentes, les consignes seront sans doute plus sévères, mais la réalité c’est que vous allez être nombreux dans le même espace en même temps. Vous allez toucher à tout, vous prêter un crayon, voler une casquette pour rigoler, pis y’a le p’tit dans ta classe qui a toujours les doigts dans le nez.

“Y’a des élèves qui vont peut-être te dire que quelqu’un dans leur famille l’a contracté pis que c’est pas si pire, pis y’en a d’autres qui vont te dire que leur mère a failli mourir.”

Je voudrais que tu fasses attention, que tu touches à rien, que tu ramasses toutes tes affaires au fur et à mesure. Je voudrais que tu te tiennes loin pis que tu te tasses un peu si un ballon s’en vient. Je voudrais aussi que tu mettes pas tes mains dans tes yeux ni que tu ronges tes ongles, je voudrais que tu restes à ton pupitre pis que tu le dises aux autres s’ils s’approchent trop.

T’as le droit de rester à l’écart, de te distancer quand t’attends pour boire de l’eau. On va te dire que tu t’en fais pour rien, que c’est juste un virus, y’a des élèves qui vont peut-être te dire que quelqu’un dans leur famille l’a contracté pis que c’est pas si pire, pis y’en a d’autres qui vont te dire que leur mère a failli mourir.

Je sais, je sais, je t’ai toujours dit de bien t’amuser, d’aider les autres quand ils trouvaient ça trop compliqué. Je t’ai dit aussi de partager ton dîner avec quelqu’un qui n’en avait pas. On s’est parlé de la pauvreté déjà pis que certains enfants n’étaient pas aussi chanceux que toi. Je t’ai dit aussi d’aider un ami s’il pleure. Maintenant, tu peux faire tout ça, mais à deux mètres, tu comprends?

Va falloir aider ton enseignante en respectant ce qu’elle demande. C’est pas le temps de faire ton comique. Des fois, ça peut être drôle de pas l’écouter, mais là, c’est différent. Et même si tu peux retourner dans la cour de récré, le virus est encore là. Faut laver tes mains, laver tes mains, laver tes mains.

“J’ai jamais pensé que j’aurais si peur de t’envoyer à l’école, je voudrais te garder ici en sécurité.”

Je sais que t’es content de retourner à l’école, même si avant tu disais que c’était plate. T’as besoin de bouger, je le sais. Moi aussi j’ai besoin que tu bouges. J’me dis que je vais retrouver un peu ma routine, vaquer à mes occupations, écouter enfin ce silence tellement apaisant. Je pense aux enfants pour qui l’école était un abri parce qu’à la maison c’est le chaos continuellement. Y’a cette petite blonde que t’as déjà invitée ici, son père est vraiment violent, je veux même pas penser à ce qu’elle subit depuis le confinement.

J’ai jamais pensé que j’aurais si peur de t’envoyer à l’école, je voudrais te garder ici en sécurité. On s’était créé de belles habitudes toi et moi, on était bien dans cette petite bulle aseptisée. J’ai peur que t’oublies les règles, que tu prennes une chance en baissant ta garde.

C’est ironique parce qu’habituellement, tu me dis que t’as mal au ventre et que tu veux pas y aller. C’est moi qui t’oblige. Là, c’est toi qui veux y aller pis moi qui ai mal au ventre.

Je sais pas si je suis la seule à me demander si c’est mieux pour toi d’y retourner ou pas. J’ai comme envie de pas y penser. En attendant j’me demande, est-ce que tu te souviens comment bien laver tes mains en frottant entre tes doigts avec le savon? Est-ce que t’ai expliqué c’est combien long deux mètres?

Tu te souviens quand je te l’ai montré avec une ligne sur le plancher du salon? Maintenant, dis-moi que tu t’en rappelles.

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