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Le dictionnaire Usito pointé du doigt pour des termes racistes

«Je suis surprise qu’on doive encore expliquer aujourd’hui pourquoi ces termes-là sont désuets et pourquoi ça peut être offensant pour des personnes autochtones.»
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Quelques jours après avoir dû retirer une expression raciste envers les Noirs, le dictionnaire Usito de l’Université de Sherbrooke est de nouveau critiqué pour l’utilisation de termes discriminatoires, cette fois envers les Autochtones.

Cette semaine, la linguiste Anne-Marie Beaudoin-Bégin, alias L’insolente linguiste, relevait sur sa page Facebook que l’entrée du dictionnaire sur le mot «amérindien, amérindienne» listait comme synonymes des mots racistes: «indien», «peau-rouge» et «sauvage».


Dans les commentaires sous la publication, plusieurs ont souligné que ces termes sont non seulement vieillis et désuets, mais devraient être clairement identifiés comme étant péjoratifs. Plusieurs ont aussi rappelé que le mot «amérindien» lui-même n’est plus acceptable et devrait être remplacé par «Premières Nations».

«Je suis surprise qu’on doive encore expliquer aujourd’hui pourquoi ces termes-là sont désuets et pourquoi ça peut être offensant pour des personnes autochtones», soupire Widia Larivière, cofondatrice de Mikana, un organisme qui travaille à sensibiliser la population aux réalités des peuples autochtones.

«Mais en même temps, je ne suis pas si surprise, parce que je sais qu’il y a tellement encore d’éducation et de sensibilisation à faire sur les enjeux autochtones notamment en termes de terminologie.»

Manque criant de contexte

Mme Larivière, qui est aussi co-initiatrice de la branche québécoise du mouvement Idle No More, craint que l’inclusion de termes racistes sans contextualisation appropriée risque de contribuer à leur banalisation et de faire perdurer leur utilisation.

«La terminologie est complexe pour des personnes qui n’ont pas de connaissances de base sur les réalités des peuples autochtones, concède-t-elle. Mais justement, des dictionnaires comme Usito pourraient devenir des plateformes pour mieux expliquer la terminologie adéquate à utiliser.»

L’Université de Sherbrooke précise qu’une mise à jour de «l’ensemble du dossier des dénominations des peuples autochtones» devrait être diffusée à l’automne. «Usito observe de manière continuelle l’évolution de thématiques et d’enjeux sociaux, évolution qui ne manque pas d’avoir des répercussions sur les mots pour les désigner», a écrit Martine Lafleur, directrice du Service des communications de l’UdeS et responsable d’Usito dans un courriel au HuffPost Québec.

Elle précise par ailleurs que «pour l’ensemble des mots du dictionnaire le comité a mis en œuvre un système de marques, d’indicateurs et de remarques explicites afin d’informer l’usager sur l’emploi d’un mot, (sur son caractère familier, péjoratif, injurieux, raciste ou autre), afin de rendre compte du jugement de la collectivité des locuteurs sur une ressource de la langue.»

«Je tiens à préciser que la présence de certaines expressions et de certains mots marqués comme très péjoratifs ou racistes dans le dictionnaire Usito ne signifie pas que l’Université et Usito en cautionnent l’usage», ajoute Mme Lafleur.

Les trois autres femmes interviewées s’expliquent néanmoins mal l’absence de remarques pour contextualiser certains termes racistes inclus dans le dictionnaire.

“Usito a fait un très mauvais choix qui nous ramène vers la noirceur que tant de gens souhaitent fuir.”

- Une traductrice innue

«Selon moi, les lexicologues et toutes personnes travaillant à l’élaboration des dictionnaires à notre époque devraient impérativement relayer l’information de façon respectueuse, sans censure et éclairée», estime une traductrice, qui fait partie de la communauté innue. Elle a demandé à ne pas être identifiée parce qu’elle est soumise à un devoir de réserve en tant qu’employée de la fonction publique fédérale.

«Soit on mentionne que les termes “peau-rouge” et “sauvage” existaient à titre de synonymes autrefois, mais sont aujourd’hui connotés et à proscrire, soit on les omet catégoriquement puisqu’ils ne sont plus propices au discours respectueux dans le contexte actuel», ajoute-t-elle. Elle va jusqu’à suggérer que la mention «raciste» soit carrément apposée sur certains termes encore utilisés par les locuteurs.

«C’est l’histoire de tous les dictionnaires qui doivent absolument évoluer avec les locuteurs... Usito a fait un très mauvais choix qui nous ramène vers la noirceur que tant de gens souhaitent fuir.»

Dans l'entrée consacrée au mot «esquimau», Usito indique que le terme est «vieilli». Une remarque précise également qu'«au Québec, en 1970, l’appellation Esquimau, considérée comme péjorative par les Autochtones du Nord canadien, a été officiellement remplacée par celle d’Inuit».
Capture d'écran/usito.usherbrooke.ca
Dans l'entrée consacrée au mot «esquimau», Usito indique que le terme est «vieilli». Une remarque précise également qu'«au Québec, en 1970, l’appellation Esquimau, considérée comme péjorative par les Autochtones du Nord canadien, a été officiellement remplacée par celle d’Inuit».

Un constat auquel fait écho Alexandra Dupuy, candidate à la maîtrise en linguistique à l’UQAM.

«Je trouve ça aberrant», lance-t-elle au bout du fil. Elle souligne que d’autres entrées du dictionnaire sont aussi problématiques, comme celle sur le mot «mulâtre».

«C’est un adjectif et un nom qui est imprégné de l’histoire esclavagiste. On mentionne l’étymologie, mais on ne dit pas que c’est un terme qui était employé de manière péjorative pour désigner les personnes qui sont nées de mariages mixtes», déplore Mme Dupuy, elle-même née d’une union mixte et se décrivant comme «très engagée» contre le racisme et le sexisme.

“Il faut absolument mentionner que ce sont des usages péjoratifs et empreints de sexisme ou de racisme.”

Elle estime que cette maladresse dans la façon de traiter les termes racistes n’est pas unique au dictionnaire Usito et que le milieu de la lexicographie en général gagnerait à inclure davantage de personnes issues de la diversité.

«Si ça avait été le cas, probablement que ce genre de choses là ne seraient pas présentes dans le dictionnaire», croit-elle.

Spécialiste de la féminisation et de l’écriture inclusive en français, elle souligne par ailleurs que ces dérapages ne se limitent pas aux termes reliés au bagage ethnoculturel. «Même quand on fait référence aux femmes, si on regarde dans certains dictionnaires, on voit qu’il y a des choses assez choquantes», indique-t-elle.

«Ce sont des choses qui sont encore présentes à ce jour. Je ne pense pas qu’il faille les supprimer, mais je pense qu’il faut absolument mentionner que ce sont des usages péjoratifs et empreints de sexisme ou de racisme.»

Une expression retirée

La semaine dernière, le dictionnaire Usito a retiré l’expression raciste «travailler comme un n***e» de son entrée sur le mot «travailler», après avoir été interpellée par Marlyna Bourdeau, une femme noire qui étudie l’enseignement de l’anglais comme langue seconde.

Voyez la vidéo de Marlyna Bourdeau dénonçant l’utilisation du terme raciste par Usito:


La directrice générale du Service des communications de l’Université de Sherbrooke, Martine Lafleur, a précisé à Radio-Canada que l’expression serait retirée de la définition du verbe «travailler», puisque «cette fiche ne présentait pas de remarque en ce qui a trait à la recevabilité linguistique en lien avec le mot n***e». La fiche individuelle du mot, elle, indique que le terme est «perçu comme fortement péjoratif, voire raciste»

La polémique a toutefois surpris la professeure de communications Nadine Vincent, qui collabore au dictionnaire Usito. «Faut bien mal connaître un dictionnaire pour s’imaginer qu’on censure des mots», a-t-elle déclaré à Radio-Canada.

Une défense qualifiée d’«absolument ironique» par Alexandra Dupuy, alors que les lexicographes qui ont conçu Usito ont choisi d’exclure d’emblée certains termes pourtant dans l’usage courant, comme les sacres québécois.

«Ça démontre qu’il y a quand même une part de subjectivité dans la construction d’un dictionnaire, note-t-elle. Qu’on le veuille ou non, un lexicographe n’est pas un robot. C’est une personne qui vit dans la société, qui est exposée à certaines réalités.»

«Je pense que si on accueillait plus de diversité et on décloisonnait ce milieu-là, on aurait un portrait de l’usage du français québécois beaucoup plus riche et beaucoup plus représentatif de la langue en ce moment.»

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