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Visite d'un CPE: Centre du Petit Enfer

«C'est ici qu'ils jouent, dorment et mangent». Elle a omis le verbe «dépriment». Un bambin pourrait y devenir dépressif chronique en moins d'une semaine tellement c'est sombre et encombré.
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Une place libre dans un CPE. 400 dollars de moins par mois. 5 minutes de marche au lieu des 15 en auto. Je me sens presque comme une gagnante au Lotto! C'est qu'elles se font plutôt rares dans notre quartier ces précieuses places pas chères... Allons visiter!

La cour spacieuse et récemment réaménagée sème une graine d'excitation dans mon cœur serré par l'émotion de possiblement devoir quitter la garderie privée dans laquelle mon fils évolue si bien depuis un an. Plusieurs aires de jeux différentes. Je peux facilement imaginer fiston y jouer. Et même s'extasier devant l'immensité du bac à sable. Je le vois y faire rouler ses gros «canions»...

En entrant dans l'immeuble ancien, une odeur d'oignons un peu trop frits pour cette heure matinale nous assaille les narines. La cuisine est située juste à côté de l'entrée. Je jette un œil au menu de la semaine... Acceptable. Des fruits, des légumes, de la variété... Le chef nous confirme qu'il n'a encore jamais empoisonné personne! Je ne ris pas de sa farce. Je suis déjà ailleurs. Le regard rivé aux ventilateurs sur pieds (le vieux modèle avec l'hélice dans un semblant de cage circulaire) posés dans le local des Machin-Chouette-Renards-Belettes-Libellules. Bon... Pas d'air climatisé! En plus, la petitesse de l'unique fenêtre de la pièce m'indique que l'aération naturelle ne doit pas être des plus efficace. Inquiétude. La gorge qui serre. J'appréhende déjà juillet et ses 30 degrés Celsius faire transpirer mon petit loup, l'empêcher de dormir, d'avoir de l'appétit...

Mon conjoint converse joyeusement avec la directrice. De mon côté, le malaise m'empêche de proférer un seul mot. Je ne vois que la peinture grise écaillée des cadres de portes laissant entrevoir des parcelles de rose pâle. Parfois même d'un vert antérieur au rose. L'architecture est disparate. Le décor vétuste.

Le local des 18 à 24 mois est d'une tristesse! De vieux luminaires à ampoules incandescentes ne parviennent même pas à l'éclairer convenablement en ce juin ensoleillé. Je n'ose l'imaginer sous la grisaille de novembre! De vieux matelas de sol bruns sont posés dans un coin. Je soupçonne les bonnes sœurs y avoir fait quelques étirements dans les années soixante. Ou même cinquante. Une éducatrice y est toutefois assise pour lire une histoire aux petits. Son livre est étriqué. Rabiboché. Son teint blafard. À moins que ce ne soit mon œil désabusé qui le reflète ainsi...

Le groupe auquel pourrait appartenir notre fiston de deux ans a pour nom les Coccinelles. Mon esprit artiste imagine une porte peinte en rouge avec de gros pois noirs pour identifier leur local. Pensée indécente dans ce lieu miséreux. Quand même, je divague en me disant qu'il aurait pu y avoir une porte rayée jaune et noire pour les abeilles, une multicolore pour les papillons... Pourquoi ont-ils mélangé les renards avec les insectes?

Pour parvenir au possible futur lieu de vie de notre précieuse progéniture, on nous ouvre d'abord la porte adjacente au local des 18 mois. Les toilettes. Tellement vieilles qu'on les aurait dit sales. Ensuite une porte s'ouvre sur un cagibi. Je me dis que ça doit être le hall d'entrée des Coccinelles et que les larmes qui me montent aux yeux n'ont pas leur raison d'être. Hélas! La directrice lit dans ma mine déconfite et nous confirme que malgré l'étroitesse du lieu, la superficie est bien conforme aux normes. Dans ce cocon doivent coexister sept enfants et leur éducateur. «C'est ici qu'ils jouent, dorment et mangent». Elle a omis le verbe «dépriment». Un bambin pourrait y devenir dépressif chronique en moins d'une semaine tellement c'est sombre et encombré. «On sait qu'ils ont besoin de bouger alors on les amène dans la grande salle chaque jour pour qu'ils puissent courir». Ah. Bon... Voyons donc cette belle grande salle rédemptrice!!! Avant de quitter, je m'attarde à l'assise de la fenêtre juchée à environ deux mètres du sol. Une prison. Aucun risque d'évasion. Et mon fiston qui passe la majeure partie de son temps libre à jouer sur les rebords de fenêtres, à perdre son regard dans le bleu du ciel guettant un avion, un hélicoptère, un oiseau... la vie!

Grande salle, local des trois ans, puis des quatre, corridors, racoin lecture... Le conjoint veut tout voir. Moi je n'en peux juste plus. L'odeur d'oignon se fait puanteur. La laideur omniprésente. Pour couronner mon désarroi, ces paroles assassines: « ...Et je dirais que la plupart de nos éducateurs ont reçu une formation d'éducation à l'enfance.» La plupart? La plupart! Et le reste? Un DEP pas fini en plomberie? Une maîtrise en génie électrique? La «plupart»... C'est aussi dans les normes ça? Il est où le cahier de normes gouvernementales en matière de CPE? Je veux le voir! Je veux le voir, car je n'arrive pas à y croire! Je voudrais questionner, argumenter, mais le flot de larmes que j'arrive encore à contenir demeure, en cet instant, ma priorité.

La porte à peine refermée, j'éclate finalement sur le porche du centre.

«Non, non, non... On l'envoie pas là! Tu m'entends!? Hors de question! Je vais continuer de me taper le trafic, je suis même prête à arrêter de travailler pour m'occuper de lui à la maison si on n'a plus les moyens pour le privé, mais ÇA c'est non! Passerais-tu une seule heure de ta journée là-dedans toi?»

- Je suis bien d'accord. Ça fait pitié. Dommage. C'était tout près et ça revenait vraiment moins cher.

- Merci.»

83 enfants fréquentent quotidiennement ce lieu. Je sais, chacun ses priorités, ses moyens, mais... J'ai eu un réel choc. Et je remercie la vie de nous permettre d'envoyer notre fils dans une garderie privée où la luminosité y est aveuglante. Où l'air est filtré et climatisé. Où le mobilier ne date pas de quarante ans passés. Où il peut courir à en perdre haleine tellement le local est grand! Un lieu où toutes les éducatrices ont les compétences certifiées pour exercer leur métier. Ouais... merci la vie. Autrement je n'aurais pas la tête aussi tranquille pour travailler. Pour simplement vivre quand il n'est pas avec moi.

Peut-être (je l'espère fort) que mon expérience serait différente dans un autre CPE, mais je suis loin d'être pressée de risquer une nouvelle visite!

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