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«Peggy dans les phares»: l'amoureuse de Françoise Sagan révélée par la Québécoise Marie-Ève Lacasse (ENTREVUE)

«Peggy dans les phares»: l'amoureuse de Françoise Sagan révélée par une Québécoise
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Claude Gassian

Sorte de relation fusionnelle à distance, l’histoire de cœur entre l’écrivaine Françoise Sagan et Peggy Roche est passée sous le radar de l’Histoire avec un grand H. Pourtant, celle qui fut mannequin, styliste et journaliste de mode a aussi été pendant vingt ans la compagne discrète de l’auteure de Bonjour tristesse, véritable star littéraire. Fascinée par cet épisode du passé, la Québécoise Marie-Ève Lacasse, désormais établie à Paris, a imaginé leur idylle dans le roman Peggy sous les phares, publié simultanément en Europe et au Québec.

Faisant une entrée remarquée dans le monde littéraire à 18 ans avec un roman qui a choqué la France des années 50, Sagan a généré des scandales et suscité l’attention de la presse mondaine comme presque aucun autre écrivain. Pourtant, l’auteure et son amoureuse ont tenu leur romance à l’écart de bien des regards.

«C’est là tout l’enjeu du livre, explique Marie-Ève Lacasse. Sagan tenait à préserver les convenances bourgeoises, en ne parlant jamais d’homosexualité ni de bisexualité. Dans ce contexte, Peggy a certainement souffert d’être mise à l’écart de la vie publique de Sagan, des dîners et des soirées mondaines. Il existe quelques photos d’elles ensemble, mais Peggy est souvent hors cadre. Et même au-delà de la mort, Peggy a été enterrée sous une stèle anonyme près de la tombe de Sagan.»

Alors que l’une déambule parmi les littéraires et les intellectuels avec aisance, l’autre se distingue par ses instincts pour le beau, le chic et le style. Un monde les sépare. Mais un fil invisible les réunit.

«Peggy est tout pour Françoise: sa mère, son infirmière, son amante, sa femme et sa meilleure amie. Elles vibraient avec une intensité absolue qui est de l’ordre de la télépathie quasi mystique. D’ailleurs, quand Sagan a eu un malaise à Bogota, Peggy a senti quelque chose d’un peu étrange. Comme si elle goûtait à sa souffrance, alors qu’elle se trouvait à Paris.»

Illustrant les premiers regards jusqu’aux derniers soupirs, le roman est une incursion fictive dans la tête de Peggy Roche. Lacasse a donc choisi d’emprunter le «je» d’une personne ayant déjà vécu et qu’elle n’a jamais rencontrée.

«C’est une astuce qui m’a permis de dérouler son monologue intérieur de façon assez juste et de m’immerger complètement dans sa vie. Je pouvais penser, marcher et ressentir comme elle. L’écriture est un peu comme le travail d’un comédien. Il faut entrer totalement dans la vie d’un personnage, réfléchir avec ses mécanismes, son bagage, son enfance, ses défauts et ses qualités.»

Une posture narrative qui ouvrait également la voie à l’imaginaire, alors que peu d’informations sur l’enfance et l’adolescence de Peggy étaient disponibles.

«Je me suis demandé ce qui pousse quelqu’un à être obsédé toute sa vie par les vêtements, le maquillage et la déco. Selon moi, ça cachait quelque chose de plus douloureux. Comme Peggy a sûrement vécu sous le Paris occupé et qu’elle portait un nom de famille aux consonances juives, elle a sûrement eu très peur durant les rafles et vécu un traumatisme de guerre. C’est peut-être pour ça que pour le reste de sa vie, elle a été douée pour le bonheur et disposée à vivre dans le beau.»

Respectée au travail et crainte dans l’univers de la mode, Peggy semblait pourtant l’ombre de Sagan en amour. «Je crois que les gens très sûrs d’eux dans leur vie professionnelle ne sont pas tant des tyrans domestiques dans la vie. Je trouve que c’est un contraste intéressant. Et c’était important pour moi que le lecteur ait de l’empathie pour Peggy. Ses zones de fragilité la rendent plus humaine.»

Humaine et fascinante, spécialement aux yeux de Sagan, qui a l’impression de reconnaître chez sa compagne un personnage de Bonjour tristesse, la maîtresse du père, elle aussi amoureuse de la mode et styliste.

«Je me suis amusée à imaginer le frisson romanesque qu’a ressenti Sagan la première fois qu’elle a vu Peggy. Comme si elle était le personnage que l’écrivaine venait de créer et qu’elle lui était prédestinée.»

D’ailleurs, quiconque analyse la façon qu’a Sagan d’aborder l’homosexualité dans ses écrits peut remarquer une ouverture, infime, mais présente, dans les œuvres qu’elle a produites pendant et après sa relation avec Peggy.

«D’une part, la société changeait doucement à travers les années et Sagan commençait à parler de relations homosexuelles masculines, mais pas féminines, comme bien d’autres artistes dans l’air du temps. Mais c’était aussi une façon détournée et élégante de parler de son propre secret. La façon dont les auteurs tentent de maintenir l’équilibre entre dévoiler et cacher, c’est un sujet qui me fascine.»

Pas surprenant de la part d’une écrivaine qui a elle-même choisi la discrétion en début de carrière, publiant ses deux premiers romans (Genèse de l’oubli et Ainsi font-elles toutes) sous le pseudonyme Clara Ness. «Moi aussi, j’ai plein de secrets. Et quand j’ai publié ces romans, je n’assumais pas totalement l’ambition d’écrire, alors j’ai inventé un personnage écrivain. Les années ont passé et j’ai décidé de tout assumer : mon nom, ma double nationalité et le fait que je pratique toutes sortes de métiers en même temps.»

Jadis libraire et journaliste, Marie-Ève Lacasse est aujourd’hui directrice d’une agence éditoriale et officiellement… écrivaine.

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